
Logé, nourri, mais exploité : les ambiguïtés d’un contrat au SMIC sur une ferme familiale
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Un témoignage éclairant sur les tensions complexes entre ouvriers et patrons lorsque la relation franchit la frontière de la dimension personnelle. Entre affection et exploitation, entre espoirs de reprise et ruptures inévitables, le logement sur place, les repas partagés et les « services rendus » deviennent peu à peu un terrain où se multiplient les heures non rémunérées. Puis une décision : partir.
À travers cette expérience se révèle une réalité où la question des statuts ne suffit plus à rendre compte des rapports de pouvoir.
Les saisons agricoles s'enchaînent après l’obtention de mon BPREA, je découvre le rythme saisonnier dans différents milieux. Les vendanges sont très joviales, la récolte des pommes est beaucoup plus sérieuse, un petit détour dans une pépinière pendant l’hiver me permet de le passer au chaud et je finis par partir sur une saison longue en maraîchage.
Elle va se dérouler sur une exploitation de sept hectares de maraîchage avec un atelier de poules pondeuses. Mon choix s’est porté sur cette ferme après plusieurs échanges avec le couple de patrons et d’autres fermes. Elle propose le logement et la nourriture, ce qui constitue un réel avantage à mes yeux. Les salaires sont tous les mêmes et ne sont pas franchement négociables. La part allouée à la masse salariale dans les exploitations agricoles est souvent trop faible par rapport au travail qu’il y a à fournir.
Après signature de mon contrat, je m’engage à travailler 25h par semaine avec un salaire au SMIC, un logement tout au long de la saison et mes repas pris en charge.
Pour se connaître, on s’organise un premier repas avant que le contrat ne débute. Je me familiarise avec les lieux - une grande maison encombrée et en travaux pour le moment - et les personnes, un couple de cinquantenaires plutôt sympathiques. On m'explique que je vais devoir dormir soit dans un mobile-home soit dans une caravane attenante à la maison. Mon choix se porte sur la caravane, plus petite, mais qui sera à l’ombre à certains moments, et j’aurai bien besoin de frais lorsque le soleil va taper en été.
Les premières semaines commencent, le rythme est encore calme, ça me permet de me remettre dedans tranquillement après deux mois de chômage. Au fur et à mesure que les semaines passent, il s'intensifie. Pour pallier l’augmentation de travail, un collègue arrive en renfort mais il ne reste pas plus d’une semaine.
Les patrons échangent avec moi car ils envisagent de créer un GAEC pour pouvoir transmettre la ferme. Je comprends vite qu’ils fondent beaucoup d’espoirs sur moi. Mon objectif n’étant pas de reprendre cette ferme, ma décision va amorcer un début de conflit.
En parallèle, une nouvelle personne arrive en poste sur la ferme et le travail s'intensifie. Les horaires augmentent petit à petit et le 25h se transforme en un 35h, voire plus. Des discussions houleuses commencent à se mettre en place à propos des horaires de travail. Les heures supplémentaires s’accumulent, mais ne sont pas rémunérées. Nous mettons en place un moment d’échange chaque mardi matin pour que l’on puisse aborder des points comme les tâches à réaliser dans la semaine et les divers problèmes qui commencent à s’installer.
Je vis sur place, et petit à petit, en dehors de mes horaires de travail, je dois participer à la vie de la ferme (rentrer les poules le soir, couper l’irrigation, emmener des produits chez des producteurs pour les vendre, etc.) mais tout cela n’est pas comptabilisé dans mes heures et je sens que cela se fait comme un service rendu et devient naturel.
Avec ma collègue, nous posons des limites pour cadrer les moments où nous sommes disponibles pour faire des heures en plus, et nous réussissons à obtenir des patrons qu’ils nous paient 10 € par heure supplémentaire, de la main à la main. Nos accords ne vont pas tenir longtemps car la charge de travail s'intensifie et le stress monte du côté des patrons. Finalement, les heures supplémentaires se font tous les jours et lorsque nous refusons, nous avons des remarques comme « vous avez choisi l’agriculture, tout le monde sait que les horaires ne sont pas respectés dans ce milieu et en plus on est sympa, on vous les paie ».
Le couple de patrons m’a demandé de reprendre la ferme, tout en demandant un investissement supérieur à ce pour quoi nous étions rémunérées. Au travers de « services rendus », les heures supplémentaires s’étaient lourdement accumulées et les tensions étaient montées de part et d’autre. Nous avions de chaque côté des revendications compréhensibles, mais ma décision a été de partir car je ne trouvais pas de solution.