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Témoignages

L’élevage extensif pour reprendre la terre aux grands feux

Date de publication

Dans les Corbières, après 3000 hectares partis en fumée, le feu rappelle brutalement ce qu’on sait déjà : nos campagnes sont en première ligne du changement climatique. Face à l’abandon des terres, à la sécheresse qui dure et aux discours hors-sol, Alice Mirouze, du tiers-lieu paysan Beauregard, défend une réponse concrète : réinvestir les friches par l’élevage extensif. Un pastoralisme ancré, qui protège les garrigues, régénère les sols, et redonne du sens l’agriculture. Pas une utopie : une urgence.

Voilà dix jours que nos Corbières se consument. Les trois feux qui se sont succédés entre le
29 juin et le 9 juillet ont consumé près de 3000 ha. Le Parc Naturel Régional de la
Narbonnaise en Méditerranée qui abrite une zone Natura 2000 paye un très lourd tribu. De
nombreux fronts de flammes ont eu raison de nos garrigues arides, qui se sont offertes au
feu, dans ce contexte préoccupant où les pluies font terriblement défaut depuis quatre ans.
Ce chaos marquera les esprits pendant longtemps, à moins qu’il ne devienne une nouvelle
norme, si rien ne change.

On déplore des pertes agricoles : pertes de cultures, destruction de matériel ou
d’infrastructures, pertes animales, ainsi que les impacts liés aux fumées ou aux produits
retardants largués par les avions. On subit aussi des pertes d'habitats pour certains, qui se
retrouvent doublement évacués. On ne s'habituera pas à traverser cette nature, devenue un
cimetière endeuillé avec les collines ratiboisées, les squelettes d’arbres, l’odeur de la
désolation, les sols morts d’interactions et d’espèces. Ces garrigues disparues emportent
avec elles leur dose de réalité quotidienne pour tous les campagnards.

En tant que paysan et habitant, on a la boule au ventre de cette menace permanente. On a
une épée de Damoclès au-dessus de la tête, au-dessus de nos vignes, de nos oliviers, de
nos villages qui peuvent être réduits en cendres en quelques heures si le feu démarre au
mauvais endroit, sous un mauvais vent. “J'en ai marre de travailler la boule au ventre parce
que mes parcelles sont enclavées entre les friches et la garrigue abandonnées, qui ne me
laisse aucun droit à l'erreur quand je passe le broyeur” confie un maraîcher du Tiers-lieu
paysan Beauregard, un groupe local autonome de l’Atelier Paysan.

Cette catastrophe doit a minima permettre de prendre des décisions stratégiques à la
hauteur du danger : l’agriculture paysanne doit s’imposer dans les friches abandonnées et
les terres livrées au feu. Nous plaidons pour la structuration d’une filière d’élevage extensif
dans l’Aude. Cette dynamique doit être portée massivement, auprès de l’ensemble des
collectivités, des propriétaires fonciers, des syndicats viticoles, des fédérations de chasse et
des pompiers. Les démarches individuelles n'empêcheront pas les feux de dévaster des
massifs entiers. On doit reconnaître et prendre acte de notre dépendance mutuelle en
matière d’incendie et plus largement en matière écologique.

Le pastoralisme extensif est une réponse à la protection des zones naturelles. Le
déploiement de l’élevage répondrait également au sujet épineux de la remise en culture des
friches viticoles par des surfaces fourragères. Elles représentent un levier de diversification
de la production agricole par la régénération active des sols épuisés par la monoculture
intensive de la vigne. Là où c'est possible, les légumineuses céderont ensuite la place à
d'autres cultures comme des céréales. En zones irrigables et sur des sols adaptés, c'est la
culture maraîchère et l'arboriculture qui s'imposeront. L’implantation d’une filière d’élevage
paysanne porte l’enjeu politique de l’autonomie alimentaire de notre région qui n’a aucune
capacité actuellement à nourrir sa population1.

Le projet d’installation pastorale extensive est le seul rempart crédible pour reprendre la
terre aux grands feux et à la déprise viticole en zone méditerranéenne. Cette perspective ne
se fera pas sans une remise en question de l’accès au foncier par le droit d’usage pour que l’accès aux terres agricoles ne soit ni restreint par la propriété privée, ni par la bureaucratie.
La mise en place d’Associations Foncières Pastorales ou de Groupements Pastoraux qui
sont des dispositifs existants pour les zones de montagnes permettrait de facto la
reconnaissance de la situation particulièrement défavorisée des zones méditerranéennes,
qui subissent de la façon la plus extrême le changement climatique.

On ne résoudra pas localement la sécheresse en cours. C’est notre modèle de production et
nos itinéraires agronomiques qui doivent être repensés radicalement. Les informations
extraites de la base de données Prométhée soulignent l’efficacité des politiques menées
contre les incendies avec une division par quatre des superficies brûlées en zone
méditerranéenne depuis le début des années soixante-dix. Les incendies ne sont pas une
fatalité, mais il faut aller plus loin dans leurs préventions : les grands feux de plus de 1 000
hectares sont en progression depuis 2016, non sans rapport avec la sécheresse, le manque
de moyens alloués aux pompiers et aux paysans et la déprise viticole2.

A l'opposé des solutions pensées depuis les campagnes, l’écologisme des villes voudrait
s’imposer dans nos zones rurales. Une offensive publicitaire s’est affichée à Narbonne et
dans tout le Sud de la France3 alors que l’incendie faisait encore rage. Elle présente une
forêt en feu avec pour texte “Ces ravages sont causés par l’élevage. Luttez contre le
réchauffement climatique, adoptez une alimentation végane”. En refusant de distinguer les
incidences propres à l’élevage industriel intensif d’une part et à l’élevage paysan extensif
d’autre part, l’association animaliste délivre un message accusateur contre le monde
paysan, ses travailleuses et travailleurs.

Nous avons déjà eu fort à faire dans les Corbières avec l’implantation d’un troupeau de
chèvres dont la seule finalité était de vagabonder dans les garrigues sans aucun objectif de
production. Les biquettes ont eu tôt fait de rencontrer les vignes voisines et de mettre à sac
la production de plusieurs domaines viticoles4. Nous formulons que l’écologie politique doit
être démocratique et “désurbanisée”, sans quoi elle deviendra un nouvel outil de domination,
de violence et de perte d’autonomie pour les paysans.

Alice Mirouze, membre du Tiers-lieu paysan Beauregard dans les Corbières