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International

Faire pays contre l’État : le syndicat ELB et la lutte pour l'autonomie paysanne basque

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De la lutte pour l'indépendance basque à l’action syndicale paysanne, de la création d’institutions agricoles alternatives à la lutte contre la spéculation foncière, Panpi Sainte-Marie retrace la structuration du Syndicat ELB où la défense des paysans se confond avec celle d’un pays. Une leçon de stratégie collective, de désobéissance concrète et de construction patiente d’un contre-pouvoir enraciné.


Correspondances paysannes : Est-ce que tu peux te présenter ?

Panpi : Alors, moi c'est Panpi Sainte-Marie, je suis de Lantabat. J'ai 62 ans, et j’ai une ferme avec mon fils, on travaille tous les deux sur la ferme. Et je suis aussi secrétaire général du syndicat Euskal Herriko Laborarien Batasuna (ELB). ELB a été créé comme le pendant basque de la CNSTP – l’ancêtre de la Confédération paysanne – pour les travailleurs basques, les paysans basques, et pour la défense d’un modèle de culture paysanne. On se reconnaît dans la Confédération paysanne, dont on fait partie. Et à travers la Confédération paysanne, on participe aussi aux campagnes menées à l’échelle planétaire, avec la Via Campesina.

Moi, à 21 ans, je me suis fait arrêter par la police française, et j’ai fait 6 ans et demi de taule, parce que j'ai appartenu à l'organisation Iparretarrak, l’équivalent basque du Nord de ETA. [note : basque du Nord réfère au territoire français, basque du Sud au territoire espagnol]. Voilà, je suis tombé dans la marmite militante assez jeune, sans trop de bagages, mais avec des sentiments. Je me suis engagé, parce que je voyais les problèmes qu'il y avait dans ce pays. C'était un soulèvement, déjà. Et en prison, j'en profite pour bouquiner, avec des discussions avec les camarades. On m’a formé un peu, je me suis éclairci un peu les idées, et puis j’ai appris à connaître les autres luttes à l'international, à m'inspirer des autres. Et je suis sorti à 28 ans, donc, voilà, avec l'intention de continuer la lutte, mais d'une autre façon dans le syndicalisme agricole.

CP : Ca m’intéresse beaucoup, ce que tu dis du passage de l’ETA et de ton engagement militant abertzale [gauche nationaliste basque] vers le mouvement paysan. C’est quoi la place de l’abertzalisme dans le syndicat ELB et dans la construction du mouvement paysan basque ?

Panpi : L’abertzale, c’est ce mélange de social et aussi de nationalisme intégrateur : une collectivité de destin humain qui partage des valeurs : antiraciste, antifasciste, progressiste, tolérante. Et le syndicat se veut le reflet de cette vision-là. Cependant, ELB ne se veut pas un syndicat abertzale : c’est un syndicat progressiste, avec un projet agricole, une vision de partage, de justice sociale, de gauche, mais pas abertzale. On se veut un syndicat du Pays basque, un acteur social du Pays basque. Aujourd'hui, on représente à peu près la moitié des paysans au Pays basque, ELB, en tous cas parmi ceux qui votent. Au niveau électoral, on tourne autour de 50 %, donc on représente la moitié des paysans. Et pourtant, la moitié des paysans du syndicat n’adhèrent pas au projet abertzale. Ceux qui arrivent, ceux qui adhèrent à ELB, ne sont pas forcément abertzale. Ils viennent d’abord pour le syndicat : parce qu’ils sont dans la merde, ou parce qu’ils se reconnaissent dans notre projet agricole. Par contre, la majorité des gens vraiment impliqués — dans les lieux de décision, comme le comité d’animation — sont abertzale. Donc celui qui arrive juste parce qu’il a un problème découvre qu’il y a des gens là pour lui… mais qui sont abertzale. Et parfois, ça le surprend. Parce qu’on a été très stigmatisés, ici : l’abertzalisme était lié à la lutte armée, à la violence. On nous décrivait comme enfermés, violents, extrémistes. Et là, ils découvrent que non : que ce sont des hommes et des femmes qui veulent se battre pour les autres, qui sont dans le collectif, et qui placent ce collectif dans un projet global de construction d’un pays, de réappropriation de notre culture, et aussi de création d’institutions où on pourra décider nous-mêmes de notre avenir. Et ça, à tous les niveaux. Donc ils sont surpris, et parfois, le syndicat sert de passage, de pont qui amène le paysan lambda vers des idées syndicalistes, mais aussi vers des idées abertzale. Mais pour ça, il faut être bon sur le terrain. Il faut les aider personnellement quand ils sont dans la merde. C’est ça qui fait que, je pense, au niveau régional ELB est probablement la conf’ la plus dynamique, avec le plus de salariés, le plus d’adhérents, etc.

CP : J'avais envie de revenir sur un exemple d'une de ces super réussites liées au syndicat : c'est la Chambre d'agriculture autonome.

Panpi : Oui. Ça, ça a été longtemps en gestation. Depuis des années, on disait que nous faisions partie des Pyrénées-Atlantiques, un département très bicéphale, avec les béarnais d’un côté et les basques de l’autre. Et nous, on ne se reconnaissait pas dans ce cadre départemental. Ce qu’on demandait, c’était une reconnaissance, de la part de l’État français, du fait basque. Cette revendication s’est structurée à partir d’une plateforme de la société civile qui s’appelait Batera – « ensemble » en basque – et qui faisait le lien entre des partis de gauche, mais pas seulement : des associations de défense de la langue basque, de l’éducation, de la culture, beaucoup de maires, des acteurs sociaux, des syndicats. C’était vraiment très large. Et le dénominateur commun de cette coalition, c’étaient quatre revendications minimales : 1) une reconnaissance institutionnelle du Pays basque, 2) l’officialisation de la langue basque, 3) une université de plein exercice au Pays basque, 4) et une chambre d’agriculture propre aux paysans basques. Le point qui nous paraissait le plus accessible, parce qu’on avait vraiment une majorité d’agriculteurs et de maires derrière nous, c’était justement la chambre d’agriculture. À un moment, on a dit à Paris : « Vous avez deux ans pour la créer. La majorité des paysans est pour, la majorité des maires est pour, la société civile est pour. Si vous refusez, c’est un déni démocratique. » L’État n’a pas bougé. Ils pensaient qu’on bluffait.

CP : Et pourquoi tu penses qu’ils ne voulaient pas ?

Panpi : Parce que ça revenait à mettre le doigt dans l’engrenage : reconnaître une spécificité basque, reconnaître que le département est réellement bicéphale. Et derrière, ils craignaient que ça entraîne la demande d’autres chambres consulaires : commerce, artisanat, etc. Ils avaient peur d’ouvrir une brèche. La veille de l’inauguration officielle de notre chambre alternative, le préfet a appelé tous les maires favorables pour les menacer, leur dire de ne pas venir. Ça ne les a pas empêchés de venir. La chambre a été créée. Ensuite, l’État nous a mis en procès. On a gagné tous les procès sur un truc presque comique. L’État disait : « Il ne peut pas y avoir deux chambres d’agriculture, vous usurpez le nom, vous êtes des faussaires. » Mais comme la langue basque n’est pas reconnue par l'État, le terme Lurrama Ganbara — qui est juste la traduction basque de “chambre d’agriculture” — ne pouvait pas juridiquement être considéré comme une “copie” ou une “usurpation”. Ils se sont pris les pieds dans leur propre logique jacobine.

Et depuis… ça fait vingt ans. On est dans le paysage. Malgré le manque de moyens par rapport à la « vraie » chambre, malgré notre statut non officiel, la moitié des paysans basques passent quand même par chez nous. Une sacrée réussite. Notre force, c’est d’avoir créé, avec ELB et d’autres, plein de structures alternatives. Mais après, il faut les faire vivre. Et ça, c’est lourd : chaque structure a un CA, un bureau, des besoins réguliers. Il faut beaucoup de militants, et du renouvellement. C’est pas simple. Parce qu’on a mis en place un pendant basque à presque chaque structure officielle : comptabilité, bio, formation, foncier, commercialisation, circuits courts, souveraineté alimentaire… C’est lourd, mais c’est aussi ce qui fait notre force : on n’est pas restés dans le discours. On a fait.

CP : Est-ce que tu peux revenir sur l'enjeu du foncier au Pays basque ?

Panpi : Le foncier, ici, c’est le nerf de la guerre. Le Pays basque est devenu une zone hyper attractive, et ça change tout. On a un climat plus doux qu’ailleurs, même en hiver on a meilleur temps qu’à Paris, et en période de sécheresse on continue à être verts. Entre mer et montagne, c’est un pays magnifique. Les touristes s’en rendent compte, et beaucoup rêvent de s’y installer. Ce qui se passe, c’est que des retraités de 60 à 65 ans vendent leur appartement à Bordeaux ou Paris, font une grosse plus-value, et débarquent ici avec beaucoup d’argent. En face, les agences immobilières ont compris qu’il y avait un filon : elles vendent cher, et ça marche, parce qu’il y a de la demande et de l’argent à mettre en face. Résultat : les prix s’envolent, la côte se fait littéralement dévorer par les projets immobiliers, et les terres agricoles disparaissent. Ce qui nous désole, c’est que des locaux vendent aussi. Et on comprend pourquoi : quand tu peux toucher 100 000 euros l’hectare, beaucoup d’enfants de paysans préfèrent vendre que reprendre la ferme pour gagner un SMIC. Les terres deviennent des biens spéculatifs. Et pour nous, ça, c’est insupportable.