
En Cisjordanie occupée, cultiver la terre, c'est résister
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Sous les oliviers de Cisjordanie, la récolte n’est jamais seulement un geste agricole. Récit croisé d’un paysan palestinien et d’une internationaliste française venue pour la campagne de solidarité de la récolte 2025. Entre sécheresse et violences coloniales, cultiver la terre devient une manière de tenir, collectivement.

Une image, celle du petit-déjeuner familial sous des oliviers centenaires, à la pause de 10h entre deux sessions de récoltes d'olives. On mange les légumes de leur jardin, du zaatar1 sauvage et de l'huile d'olive de la saison dernière. C'est vendredi, les enfants n'ont pas école, ils grimpent au sommet de l'olivier et participent à leur rythme à la pluie d'olives qui tombent sur les bâches sous l'arbre. On chante et on se fait des blagues. On fait ce que font depuis des centaines d'années les familles palestiniennes tous les ans à la même période. On reste en alerte, car nous ne sommes pas loin d'un outpost2, une nouvelle colonie dont les membres viennent agresser les familles palestiniennes. Ce jour-là, les colons ne sont pas venus, c'est une bonne journée.
Cette année 2025, le fruit de la récolte des olives est faible et inquiétant. Le manque de pluie a divisé les rendements par deux, voire trois, en comparaison avec les bonnes années. C'est aussi la saison la plus violente à ce jour. Les colons et l'armée d'occupation n'ont cessé de réprimer les paysan.nes et de s’en prendre à leurs ressources. Olives volées, oliviers centenaires voire millénaires arrachés ou brûlés, paysan.nes arrêté.es, battu.es et déplacé.es, tracteurs volés, fermes incendiées. On ne vous apprend rien ; cette violence n'est pas récente, mais elle s'aggrave. Et la violence coloniale s'attaque stratégiquement et impitoyablement à la paysannerie, source d'autonomie palestinienne.
À Farkha, un village au nord-ouest de la Cisjordanie, le conseil municipal a choisi de résister en se préparant au pire. Ils concentrent leurs efforts sur leur sécurité face aux attaques quotidiennes et sur l'autonomie du village s'il venait à être isolé. Environ 900 barrières et barrages cisèlent la Cisjordanie et, en moins d'une heure sur une décision de l'occupant, la Cisjordanie peut être complètement fermée et les villages se retrouver isolés les uns des autres. La colline d'Al-Giza marque l'entrée du village, et sa proximité avec l’outpost la rend particulièrement exposée aux harcèlements des colons et aux tentatives d’annexion des terres et des fermes. Le conseil du village agit donc beaucoup sur cette colline. À titre d'exemple, récemment, les paysan.nes propriétaires de terres sur la colline ont reçu par une organisation agricole palestinienne des graines de bika à cultiver sous leurs oliviers. Cette initiative permettra à plus de paysan.nes d'occuper ces terres et sur des saisons distinctes de celles des oliviers, donc une présence sur les terres plus fréquente. Les paysan.nes cultivateur.ices ont choisi la céréale bika pour nourrir leurs animaux et s'autonomiser sur leur approvisionnement. En effet, les éleveurs et éleveuses palestinien.nes subissent d’importantes restrictions de déplacement qui perturbent l’alimentation de leurs troupeaux et les rendent dépendant.es de ravitaillements extérieurs en son, foin ou maïs - extrêmement coûteux car soumis à la double taxation israélienne et palestinienne. Par exemple, à Massafer Yatta dans le sud d’Hébron, les éleveur.euses voient deux fois par semaine les troupeaux des colons paître sur leur montagne en sachant que leurs propres animaux n’en ont pas le droit. Une provocation parmi d'autres. À Farkha, les troupeaux n'ont accès qu'à une partie de la vallée, qui est donc rapidement en surpâturage et en quantité insuffisante. L'un des éleveurs d'Al-Giza n'ose pas sortir ses bêtes de sa ferme de peur de se les faire voler par les colons, comme ça a déjà été le cas à proximité de Jéricho.
Une journée de labour et semailles est décidée mi-décembre pour regrouper plusieurs paysan.nes sur la colline d'Al-Giza et faire face collectivement aux potentielles attaques. Cette stratégie d'auto-défense est pratiquée afin de se rassembler à plusieurs sur leurs terres. D'ailleurs, tous les soirs, quand la météo le permet, quelques fermiers et fermières se retrouvent pour boire le thé et le café, une manière joyeuse et solidaire d'occuper la terre et de montrer aux colons qu'ils et elles ne partiront pas. Et ce jour-là, de nouvelles têtes travailleront la terre ; un autre message aux colons : les felahin3 palestinien.nes sont endurant.es et uni.es dans leur lutte.
Cette journée démarre pourtant mal, à 6h30, par un réveil brutal suite à l'annonce de la présence de colons aux abords du village. Ils sont une quarantaine à arpenter les terres, probablement pour repérer le territoire et préparer leurs futurs actes de vandalisme ou d'annexion des terres. Très vite, plusieurs habitant.es se réveillent pour les prendre en vidéo et leur faire comprendre qu'ils ne sont pas les bienvenus. Ils repartent mais vandalisent au passage une tombe sur leur chemin et arrachent le drapeau palestinien qui planait au-dessus du terrain de foot. On poursuit la journée en se retrouvant à Al-Giza ; ils ne ruineront pas cette journée.
Sous les oliviers, les mules avancent avec difficulté, tractées par les paysan.nes harassé.es. Une fois la terre préparée, ils et elles sèment les céréales qui seront moissonnées cinq mois plus tard, en mai. Ce projet, c'est l'occasion pour certain.es paysan.nes de semer pour la première fois depuis 20 ans. On nous explique que ces vingt dernières années, iels ont dû quitter le travail de la terre, pas assez rémunérateur, pour aller trimer dans les colonies ou en 484. C'est un véritable enjeu de faire revenir les paysan.nes à leurs terres, tant iels sont la cible des colons dès qu'iels entrent sur leur parcelle et parce que l'agriculture n’amène pas de revenus suffisants.
Ce projet de polyculture céréales-oliviers est donc l'une des formes de résistance mise en place par les paysan.nes, autant pour occuper leurs terres par leur présence et leurs cultures, que dans la reconquête de leur souveraineté alimentaire, pour eux-mêmes et pour leurs bêtes. Dans un contexte aussi incertain, les paysan.nes de Cisjordanie sont obligé.es de se regrouper pour concevoir et faire vivre des modèles durables au service de leur autonomie. Comme iels disent : « perdre espoir est un privilège que nous n'avons pas, alors nous cultivons notre nourriture et nous récoltons notre résistance ».
NDLR : Depuis l’élargissement de la guerre israélienne contre le Liban et l’Iran, les colons se déchaînent encore davantage, quotidiennement, contre les populations palestiniennes en Cisjordanie, notamment contre les agriculteur·ices afin de leur voler leurs terres. Ces attaques se font avec la complicité de l’armée israélienne, dans un contexte d’impunité internationale.
Illustration : Damien Manuel - mauvaisprofil.xyz