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Histoire

Rééditer « Les paysans dans la lutte des classes »

Date de publication

Le Centre d'histoire du travail réédite cette année "Les paysans dans la lutte des classes". La Confédération paysanne, les Soulèvements de la Terre et l'Atelier paysan s'associent pour en écrire la préface et proposent une tournée dans les fermes pour présenter cette nouvelle édition. Si vous êtes intéressé.es, contactez-nous.


En 1970, les éditions du Seuil font paraître, dans leur prestigieuse collection Politique, le livre d’un leader paysan de Loire-Atlantique à la notoriété grandissante : Bernard Lambert. Il n’a pas quarante ans et incarne une nouvelle génération de syndicalistes réunie sous le nom de paysans-travailleurs, très présente dans l’Ouest, bien décidée à défendre un autre projet agricole que celui de l’omnipotente FNSEA, aux mains des céréaliers et des betteraviers. Tiré à des dizaines de milliers d’exemplaires, traduit en plusieurs langues, ce livre a marqué les esprits et suscité nombre de débats : un paysan « marxiste », ce n’était pas si courant !

Une révolte de paysans modernisateurs

Comment expliquer la vigueur du radicalisme paysan de l’Ouest, terre chrétienne et politiquement conservatrice s’il en est ? Pour le comprendre, il faut remonter d’un quart de siècle.

Ces paysans, trentenaires, ont fait leurs premières armes militantes au sein de la puissante Jeunesse agricole catholique, et le discours moderniste et valorisant que cette structure portait ne pouvait que leur plaire : nourrir le monde, bousculer le conservatisme agricultural des anciens, transformer l’agriculture familiale grâce aux engrais et à la mécanisation, changer même le visage de la ruralité. Finie l’image du « plouc » profiteur de guerre, replié sur sa terre, gérant un maigre troupeau et vivant en quasi-autarcie : le paysan doit disparaître pour laisser la place à l’agriculteur, homme de son temps.

Mais cette modernisation à pas cadencé, qui est aussi le credo de l’Europe naissante, se paie d’un prix social élevé : les « petits » paysans incapables de suivre cette marche en avant disparaissent, tandis que d’autres s’endettent au-delà du raisonnable dans l’espoir d’accrocher le wagon de l’inéluctable progrès. Car il faut de l’argent pour changer d’échelle, agrandir les troupeaux, adapter les locaux, acheter un tracteur. Il faut donc convaincre les banques de sa capacité à être dans la course et à tirer son épingle du jeu dans un contexte économique délicat puisque la crise frappe régulièrement l’agriculture française, la viticulture languedocienne comme la production laitière, très importante dans les départements de l’Ouest. Et cette mutation technique est inévitablement une mutation sociale et culturelle. La prédiction d’Henri Mendras est en passe de se réaliser : « la modernisation de l’agriculture […] remet en question les fondements de la société paysanne traditionnelle, la personnalité sociale des paysans et leur vision du monde. Il ne s’agit pas d’un simple problème d’investissement ou d’éducation, mais du remplacement d’une civilisation par une autre1 »

Dans les années 1960, des paysans modernistes commencent alors à critiquer le modèle agricole productiviste, la montée en puissance des grands groupes agro-industriels ou encore les contrats d’intégration qui transforment le paysan, entrepreneur individuel, en tâcheron, maillon d’une chaîne dont il ne contrôle rien. Pour nombre d’agriculteurs, l’avenir radieux s’est assombri. Et pour la jeunesse rurale, il l’est tout autant : prendre la suite du père sur l’exploitation ne va plus de soi. Cette question de l’emploi, du débouché professionnel, de la capacité de vivre et de travailler au pays sera au cœur des relations précoces qui vont se nouer avec le syndicalisme ouvrier ; relations qui déboucheront tout au long des années 1960 sur des manifestations régionales communes, un programme d’action et un slogan : « L’Ouest veut vivre ».

« Jamais plus les paysans ne seront des Versaillais »

Bernard Lambert livre en 1970 un livre de combat qui s’inscrit dans un temps particulier. Deux ans plus tôt, la France fut secouée par une grève générale qui fit vaciller le pouvoir. La Révolution, pour les uns, ou la conquête du pouvoir par la gauche, pour les autres, est à l’ordre du jour. Pour Bernard Lambert, le vote paysan est indispensable à la victoire de la gauche. N’importe quel paysan ? Non pas. Il ne cherche à convaincre ni le cossu céréalier de la Beauce ni le petit paysan traditionaliste condamné par le progrès. Sa cible : le paysan « dans le coup », mais endetté jusqu’au cou qui se bat pour maintenir son exploitation à flot, piégé par les promesses de félicité portées par le discours moderniste. Il ne plaide pas pour un (impossible) retour en arrière, mais pour une prise en mains par les paysans eux-mêmes du devenir de l’agriculture.

Les paysans dans la lutte des classes s’adressent tout autant aux agriculteurs qu’aux militants de gauche.

Paraphrasons Fernand Pelloutier : ce qui manque au paysan, c’est la science de son malheur. Puisque « la tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants »2, Bernard Lambert appelle les agriculteurs à s’émanciper, en portant un regard critique sur l’école, la famille, l’église et les élites paysannes, tout ce qui en somme les pousse au conformisme et à devenir des versaillais lors des convulsions sociales. Aux militants de gauche, il dit : considérez les paysans comme des prolétaires travaillant à domicile, disposant certes de leurs moyens de production, mais soumis à l’emprise des banques et de l’agro-business ; acceptez-les comme des alliés véritables dans le combat pour le socialisme, et non comme une masse (de manœuvre), condamnée par l’histoire, à la remorque du prolétariat industriel. Tout au long des années 1970, ces paysans en rupture ne cesseront pas de lutter contre les accapareurs de terres, les maquignons, les multinationales et les coopératives importantes (incarnations de l’agro-business). Mille luttes et mille occasions de fédérer revendications et colères avec des syndicats ouvriers ou une jeunesse radicalisée.

Actualité d’une réédition

L’intérêt que la société porte aux questions agricoles est inversement proportionnel au nombre d’agriculteurs que compte encore le pays. L’agriculteur-type est un homme vieillissant qui se fait rare, célibataire ou dont l’épouse gagne son pain à l’extérieur, travaillant seul ou entouré de salariés, et, pour une part non négligeable, tire le diable par la queue. Avec les évolutions technologiques, le travail est devenu plus technique (d’où le recours à la sous-traitance), les exploitations se sont agrandies (par rachat des victimes du système), tout comme se sont accrus l’endettement et la dépendance aux aides publiques. On compte autant de moyennes et grandes exploitations que de micro et petites fermes. De cette diversité des modèles d’exploitation, retenons l’agriculture de firme qui, avec ses mille vaches, ses milliers de salariés et l’étendue de ses activités, est devenue un acteur central de l’agriculture nationale ; et le profil de l’actuel président de la FNSEA est à son image.

Le monde rural n’est plus un monde paysan où règnent le coq matinal et la chasse du dimanche. Le monde, ou plutôt les mondes agricoles sont en crise : crise identitaire profonde, crise de vocations et crise de perspectives. Et crise écologique : sols appauvris, nappes phréatiques à l’état critique, abeilles aux abonnés absents, algues vertes, cancers professionnels, effondrement de la biodiversité… tout concourt donc à remettre en question l’agriculture productiviste. Mais, des méga-bassines aux recherches génétiques sur le vivant, l’agro-business prouve qu’elle n’entend pas rendre les armes.

L’intérêt du livre de Bernard Lambert ne tient pas tant aux prédictions qu’il contenait qu’au souffle qui le portait. Un souffle qui appelait les travailleurs à nouer des alliances, des solidarités et à aller au-delà des intérêts corporatistes, sans oublier la « double besogne, quotidienne et d’avenir » que se devait d’assumer tout syndicalisme combatif : la défense des revendications d’un côté, la promotion d’un modèle émancipateur, de l’autre. Un demi-siècle plus tard, ce souffle-là n’a rien perdu de sa pertinence.

Christophe Patillon, Centre d’histoire du travail