
Larzac et SCTL : histoire d'un laboratoire foncier
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Ils ont transformé une terre volée par l’armée en laboratoire d’autogestion paysanne avec une société civile, la Société Civile des Terres du Larzac (SCTL). Ici, la terre ne s’achète pas, elle se transmet par le collectif. Les fermes restent des lieux de vie, les bâtiments s’entretiennent sans s’enrichir. Aujourd’hui, la première génération s’en va. Et si cette alternative foncière tenait face au défi de la transmission qui touche par ailleurs tant de fermes en France ?
Février 2025. Dans les embouteillages de Montpellier, la chaleur dilatée par l'effet de serre du pare-brise me tape sur le moral. Elle me dit que malgré nos luttes, le monde se métamorphose et l'hiver se fait rare. Je conduis en direction des Grands Causses où j'espère rencontrer des paysan·es de la Société Civile des Terres du Larzac (SCTL)1. Cette organisation est née de la lutte qui a animé le plateau de 1971 à 19812. Le territoire est marqué par l'histoire des paysan·es qui, soutenu·es par des militant·es de tout le pays, se sont battu·es contre l'accaparement de leurs terres en vue de l'extension du camp militaire de la Cavalerie.
En 1981, l'annulation du projet par le gouvernement fraîchement élu de François Mitterrand sonne leur victoire. Mais au cours de dix années de rapport de force, 6 500 hectares sur les 14 000 convoités avaient déjà étéexpropriéspar l'Etat. S'est donc imposée la question de l'après : que faire de ces terres inutilement nationalisées ? Le retour des propriétaires est inenvisageable. Ces dernier.es n'auraient aucun intérêt à racheter des terres suite aux marges avantageuses qu'ils ontconclues avecl’État. De plus, pour les militant·es la terre doit revenir à celleux qui la travaillent, c'est-à-dire toutes les personnes qui sont venu·es, au cours de la lutte, occuper illégalement ces exploitations pour les protéger. À cette époque, les « offices fonciers » se font une place dans les débats politiques et syndicaux. Dans son essai Utopie foncière (1977), le socialiste Edgar Pisani présente un projet de loi pour mettre fin à la propriété privée : nationaliser l'ensemble du foncier immobilier et agricole pour confier sa gestion à des instances localisées impliquant toustes les usager·es ainsi que les pouvoirs publics. La création d'offices fonciers partout en France figurait dans le programme électoral de FrançoisMitterand. Ainsi, Edith Cresson, première femme ministre de l'Agriculture, amorce dès son investiture un travail sur la mise en place des offices fonciers et le Larzac est candidat pour en devenir la première expérimentation. Mais les pressions de la FNSEA mènent au remplacement de la Ministre par Michel Rocard qui, en cohérence avec le tournant de la rigueur, abandonne le projet des offices fonciers.
Pour autant les paysan·nes du Larzac ne lâchent pas les négociations pour la mise en place d'un montage juridique qui permette à celles et ceux installé·es sur les terres de l'Etat d'y rester sans avoir à les racheter. Iels sont soutenu.es par les Travailleurs Paysans3 qui ont participé en 1983 aux premières élections agricoles fondées sur le pluralisme syndical. Le syndicat organise son Congrès national à Millau, suivi d'un bal à la bergerie de la Blaquière, haut lieu de la lutte. C'est à cette occasion que Bernard Lambert déclare : « le Larzac sera le Laboratoire foncier de la France ». En 1984, les négociations aboutissent finalement à la signature d'un bail emphytéotique par lequel l'Etat propriétaire cède tous ses droits fonciers à SCTL. Il s'agit d'une société civile immobilière dont tous les usager·es des 6 500 hectares sont sociétaires. Par l'effet du bail emphytéotique, elle agit comme un propriétaire jusqu'en2083. Lors de sa création, les paysan·nes du Larzac ont modelé un système s'inscrivant parmi les préfigurations majeures des alternatives à la propriété privée avec pour objectif de répondre à un enjeu qui n'a cessé de préoccuper le mouvement paysan : faciliter l'accès au foncier.
Passé Lodève, pour se hisser sur le plateau il faut s'engouffrer dans un long tunnel qui, comme un passage secret, débouche sur un monde tout autre : le ciel a recouvert le pays d'eaux blanches et mon visage d'enthousiasme pour cette neige dans laquelle j'ai hâte de plonger mes mains et mes bottes.
Les règles fondamentales de la SCTL concernent l'installation et la transmission des fermes. Les paysans paient un fermage peu élevé à la SCTL et achètent la propriété d'usage de leurs bâtiments, ce qui rend l'accès au foncier plus abordable financièrement. A moins que l'exploitation soit en GAEC, le choix des repreneur·euses est soumis à un appel à candidature évalué par le Conseil de gérance. Ainsi c'est le collectif qui décide qui occupe des terres SCTL. Bien qu'il n'y ait pas de critères établis, la sélection se fonde souvent sur la viabilité économique du projet, la capacité des candidat·es à le mener à bien, ainsi que leur propension à s'impliquer dans le collectif. Car la transmission des fermes est indissociable de la transmission de l'outil d'autogestion collective : la gouvernance de la SCTL est constituée de l'ensemble de ses usager·es, chaque paysan·ne qui loue des terres en fermage à la SCTL en devient aussi sociétaire. Aujourd'hui , une première vague de renouvellement générationnel, amorcée dans les années 2010, est en train de se terminer. Celleux qui s'étaient installé·es dans les années suivant la lutte sont parti·es à la retraite, et une nouvelle génération s'approprie la structure.
J'ai rendez-vous chez Chantal Alvergnas, une éleveuse qui après avoir occupé des terres avec son mari dans les derniers temps de la lutte, s'est installée dans une ferme SCTL à Saint-Martin-du-Larzac. Comme toustes celleux qui se sont installé·es juste après la lutte et qui ont ainsi récupéré des maisons et des bâtiments agricoles enruine, elle a façonné ce lieu. En contrepartie de baux de carrière avec un montant de fermage peu élevé, les paysan·nes prennent en charge l'entretien du bâti à la place de la SCTL. A leur départ, iels vendront la valeur d'usage au repreneur, un montant calculé selon des critères internes décorrélés des prix du marché et donc de la spéculation immobilière. Au sol on reconnaît ces grandes pierres lustrées caractéristiques de la région. Elles ont les mêmes reliefs que le plateau : planes en apparence mais pleines de courbes et de rondeurs si l'on y passe la paume. Chantal est retraitée depuis un an mais précise : « Il ne faut pas parler au passé parce que je suis dedans. Ça va prendre des années ! ». Cet hiver c'est son quarante-quatrième agnelage. Elle continue donc d'aider les membres du GAEC constitué de son fils, de son compagnon et de celui qui l'a remplacée.
Au sein de la SCTL, les exploitations sont associées à des maisons que les fermier·es ont l'obligation de quitter quand leur bail prend fin à l'âge de la retraite. Si Chantal vit toujours dans la maison c'est seulement parce que son compagnon est encore associé au sein du GAEC. Mais quand il prendra sa retraite à son tour, ils devront tous les deux partir. Pour Chantal, cette règle est un pilier de leur modèle auquel il ne faut pas déroger, au risque d'handicaper fortement les repreneur·euses. En plus de faciliter leur accès au logement dans un contexte de pression immobilière, cela leur permet de bénéficier d'une logique architecturale propre au mode de vie paysan qui a conçu ces bâtiments depuis le XVIIIème siècle.Dans le cas de Chantal, la maison est affiliée au jardin potager, à la chaufferie, à la cave, et le hangar et la bergerie où sont gardées les agnelles se trouvent dans la même cour.Pour elle, démanteler les corps de ferme pour permettre à des cédants de rester alors que les repreneur·eusesutilisent seulement les terresn'est pas envisageable. Pourtant, ce principe est loin d'être facile à répliquer en dehors du cadre particulier de la SCTL et exige des paysan·nes une forte anticipation tant sur le plan économique qu'affectif :
« C'est un chemin dans la tête. Ça va être encore plus dur peut-être que la ferme. Je sais pas. Parce qu'ici, j'ai accouché là, à la maison. Monmariest là au cimetière. Il y a eu les chagrins, il y a eu les joies, il y a eu tout à rebâtir. Je pourrais te dire tout ce que j'ai fait de mes mains, remettre ces pierres-là, refaire toutes ces portes. Tout ça, il y a moi partout. Donc, je laisserai une partie de moi ici, vraiment. Mais à la fois, c'est ce que je voulais, qu'il y ait quelqu'un après nous qui continue, que ça soit vivant. ».
Bien qu'il soit communément accepté par les membres de quitter les lieux et de considérer les habitations comme des logements de fonction, des espaces de cohabitation entre les « jeunes » et les « ancien·nes» peuvent persister au-delà des transmissions. Les tuilages, périodes souvent délicates et sources de conflit au cours desquelles le.la cédant·e et le.la repreneur·euse travaillent ensemble, n'ont donc pas toujours de fin définie. Concernant la SCTL, cette phase est cruciale car, dans les étendues de parcours qu'elle occupe, se joue la continuation des pratiques pastorales, mais aussi de lieux de vie et d'une lutte ancienne pour la gestion des terres agricoles par ses usager·es. Qu’il s’agisse des fermes, des initiatives ou des luttes, l’expérience récente de la SCTL illustre l’importance des tuilages car ce sont ces passages de relais qui, mis bout à bout, donnent leur élan aux choses que, comme la neige, l'on souhaite faire perdurer. Mais cette période de chevauchement est loin d’être de tout repos et laisse de nombreux défis à celleux qui doivent travailler ensemble depuis des positions différentes, en arbitrant entre reproduction de certains héritages et émancipation de certains autres.
A l'heure où l'on se lasse de répéter le chiffre de plus de 50% des exploitant·es qui partiront à la retraite d'ici 20304, la SCTL démontre l'intrication de l'enjeu du renouvellement avec celui des règles d'accès au foncier. Aux côtés d'autres initiatives, il s'agit d'un exemple concret de ce que nous pourrions faire à plus grande échelle et défendre dans le cadre d'un projet politique alternatif. Aujourd'hui, Terre de liens est l'acteur principal qui mène un travail remarquable sur ces thématiques, tant sur le terrain par le portage foncier que par le plaidoyer. Avec d'autres collectifs qui expérimentent la propriété d'usage comme Vivons Celles, Antidote, Foncier en communs et l'AFASC (Association de Défense des Biens de Sections), ils se réuniront prochainement dans l'Hérault à l'occasion des rencontres « Les villages ne se possèdent pas, ils s'habitent ». Leurs réflexions mériteraient d'être diffusées au sein du mouvement paysan afin de nous éclairer sur les manières dont nous pourrions mettre les alternatives foncières au coeur des débats politiques sur le monde agricole, comme ce fut brièvement le cas dans les années 1980.