
1980, création de la COPAV : Faire des paysans les premiers infirmiers de leur troupeau
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Thierry Segreto, vétérinaire aujourd’hui à la retraite, revient ici sur la création de la COPAV (Convention paysans-vétérinaires), une expérimentation radicale née dans le Forez à la fin des années 1970. À l’heure où des camarades paysans n’hésitent plus à cacher à leurs vétérinaires des cas de DNC, tant la relation s’est dégradée, ce témoignage rappelle qu’une autre manière de soigner, de travailler et de décider ensemble a bel et bien existé.
Je suis entré à l’école vétérinaire au début des années 1970. On sortait de 68… On lisait le petit livre rouge. Il y avait cette idée qui circulait beaucoup chez nous : pour comprendre, il fallait aller voir. Pas rester entre soi. Pas théoriser à distance. Aller sur le terrain, enquêter, écouter.
Le 1er juillet 1973, on a atterri au Château de Goutelas. Michel Fontaine, un de nos profs, extraordinaire pédagogue, nous avait envoyés là. On dormait dans un dortoir, on mangeait dans la cuisine, on vivait sur place : c’était la vie de château ! Pendant plusieurs mois, on est allés rencontrer une soixantaine de paysans du Forez, surtout des éleveurs de vaches laitières. On passait du temps avec eux. On écoutait. On notait. On parlait de leur boulot, de leurs bêtes, puis de leur rapport avec le vétérinaire.
Très vite, on a compris comment cela fonctionnait. Le vétérinaire intervenait surtout à l’acte. Il arrivait quand ça allait mal, soignait, prescrivait, repartait. Et on voyait bien que partager le savoir n’était pas sa préoccupation. Moins les paysans en savaient, plus il revenait. Après ces rencontres, on a fait un compte rendu détaillé aux responsables paysans. On en a beaucoup discuté entre nous, et avec les paysans. Ça a pesé pour la suite. Pendant plusieurs années, encore étudiants, avec d’autres camarades, on a animé des journées de formation un peu partout dans la Loire. Alimentation, mammites, reproduction, gestes de base. On en a fait beaucoup. Il y avait une vraie attente. Les paysans venaient nombreux. Et surtout, il se passait autre chose que de la technique. On prenait le temps. On parlait. On construisait une relation.
Étudiants, nous étions militants. Nous participions à des collectifs de gauche, d’études sociologiques. On était solidaires des travailleurs, des travailleurs immigrés, des personnes en marge. On faisait feu de tout bois. Puis il a fallu apprendre à soigner des vaches sérieusement, et là, on s’est un peu calmés. Mais la politique, on ne l’a jamais laissée à la porte du métier. Quand on a fini nos études, on s’est demandé comment on allait exercer. Comment faire ce métier sans retomber dans le système de l’acte, de l’urgence, du chiffre. On a lancé deux expérimentations, une dans les monts du Lyonnais, une dans les monts du Forez. Une quinzaine d’éleveurs, une visite par mois, un suivi régulier, notamment sur la reproduction et les mammites. Là encore, le temps faisait toute la différence. Les relations changeaient.
Assez vite, on s’est dit qu’il fallait une structure collective. D’un côté, une association d’éleveurs qui discutent entre eux ; une association qui décide, qui gère. De l’autre, des vétérinaires indépendants, avec un contrat exclusif. On était contre le salariat tel qu’il existait comme une relation de subordination. Ce qu’on voulait surtout, c’était maîtriser nos dépendances.
En octobre 1980, on a créé la COPAV, la Convention paysans-vétérinaires. On a supprimé le paiement à l’acte. Les éleveurs cotisaient en fonction de la taille de leur troupeau, pas du nombre de visites. Ils pouvaient appeler quand ils voulaient. Les coûts étaient clairs. Les revenus aussi. Les médicaments étaient vendus sans marge. La formation collective et la prévention faisaient partie du dispositif. On n’était pas payés cher. Mais on travaillait autrement. Le paysan n’était plus un client. C’était quelqu’un avec qui on faisait métier. L’idée, c’était qu’il comprenne, qu’il anticipe, qu’il puisse être le premier soignant de son troupeau, avec le vétérinaire comme appui permanent.
La COPAV fonctionne encore très bien depuis des années. Des liens forts se sont créés. Aujourd’hui encore, quand je recroise certains éleveurs, il y a de l’émotion. Ce qu’on a construit, ce n’était pas seulement une organisation sanitaire. C’était une autre manière de travailler ensemble.