
Stop à l'abattage total, appuyons les blocages !
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Une fois de plus - un an après le dernier mouvement de fronde agricole - la colère paysanne éclate et les campagnes s'embrasent. Dans un contexte extrêmement tendu d'inquiétudes liées à l'accord UE-Mercosur, de recrudescence de vagues épizootiques et d'aléas climatiques laissant les exploitations exsangues, c'est le choc de l'apparition l'été dernier de la Dermatose Nodulaire Contagieuse (DNC) sur le territoire et d'une politique sanitaire brutale misant tout sur l'éradication par abattage des foyers de la maladie qui a cette fois embrasé la plaine et les montagnes.
Comme toujours, ce gouvernement se raidit avec une arrogance vertigineuse dans la défense d'un protocole inconsistant et inefficace. Nous en sommes aujourd'hui à plusieurs milliers de bêtes abattues, avec des pressions punitives invraisemblables des pouvoirs publics. On ne réagit pas en fonction de la rationalité sanitaire et scientifique, comme on le prétend, mais plutôt en fonction des pressions de différents groupes d'intérêts industriels. L'enjeu principal, pour l'État et la FNSEA, c'est de maintenir des taux de profit pour les filières industrielles exportatrices, en faisant payer le prix aux acteurs les plus faibles. Le reste, c'est de l'affichage, un plan de communication cachant à peine tout le mépris dont il est teinté. Il vise à dissimuler que cette politique d'abattage total n'est pas une arme d'autodéfense sanitaire pour l'élevage, mais une arme du libre-échange débridé et du système de production agro-capitaliste pour maintenir son business-as-usual.
LA MALADIE DU LIBRE-ECHANGE
Nous apprenions début janvier la signature de l'accord UE-Mercosur par une majorité qualifiée des Etats de l'Union Européenne. Elle n'augure qu'une intensification de la guerre sanitaire et du harcèlement de polices administratives protégeant les intérêts du modèle d'agriculture capitaliste. Cette ratification est une agression de plus dans la guerre économique menée par les classes dominantes contre les franges subaltenes de la paysannerie - et ce, des deux côtés de l'Atlantique. Elle annonce une accélération du rouleau compresseur de la mise en concurrence généralisée des agricultures sur le marché mondial, qui ne peut qu'alimenter toujours plus la fuite en avant productiviste et son lot de conséquences écologiques, sociales et sanitaires délétères, l'élimination partout dans le monde des petites fermes, et la concentration capitaliste de la production.
Cette tempête libérale ne peut qu'intensifier elle-même les raidissements impérialistes des capitalismes nationaux. On voit déjà les libéraux autoritaires et l'extrême droite en embuscade, réclamer de nouvelles armes, et justifier à l'aune de cet accord un nouveau saut mortel dans l'industrialisation des campagnes et la diffusion accrue des pesticides pour les exigences de la guerre commerciale. Les premières victimes de cette guerre serontles paysan.nes eux-mêmes, sommé.es une fois de plus de se "moderniser" ou de disparaître.
LA PESTE BIOSECURITAIRE
La contestation de la politique d'abattage total tire son importance stratégique de l'inscription de cette mesure brutale au coeur d'un paradigme biosécuritaire, aujourd'hui largement remis en cause, qui constitue l'un des barreaux de la cage de fer agro-industrielle. La chose est entendue désormais sur les fermes : l'ensemble des dispositifs de gestion par les normes étatiques de la production animale s'appuient sur le "dépeuplement" comme arme de police administrative. Une reculade sur ce plan fragiliserait toute l'architecture du maintien de l'ordre dans nos campagnes.
Il faut en effet rappeler que le funeste destin de la fermeture administrative et du dépeuplement est ce qui, aujourd'hui, menace les élevages paysans et la polyculture élevage toute entière (en particulier l’élevage plein air de volailles et de porcs), pour lesquels il est le plus souvent impossible de se mettre en conformité avec des normes biosécuritaires taillées pour les filières industrielles. Rappelons nous que de simples "non-conformités" aux règlementations en matière de biosécurité, de traçabilité et d'identification animales peuvent et ont déjà entraîné par le passé des abattages de cheptel, et nous comprendrons la centralité politique d'un tel dispositif. La remise en cause du dépeuplement comme arme souveraine du complexe agro-industriel pour mettre au pas les fermes et les pratiques faisant obstacle à son hégémonie et à ses intérêts ouvre ainsi aussi une brèche, une fenêtre de tir stratégique pour s'attaquer aux emprises bureaucratiques commandées par une rationalité industrielle et mercantile qui n'admet ni menace ni altérité.
L'éradication est bel et bien devenue la réaction immunitaire du système agro-industriel pour tenter de "réguler" les fléaux microbiologiques, les maladies qu'il engendre et déchaîne à un rythme accéléré, sans avoir à remettre en cause un mode de production profondément pathogène.
Ces charniers "administrés" en rappellent en effet d'autres. Comme ces épisodes de 2022 où les services de l'Etat demandaient de fermer les ventilations des bâtiments d'élevage de volailles pour éliminer par asphyxie des lots de volailles contaminées à l'influenza aviaire, les éleveurs devant ensuite finir le travail en curant un bâtiment rempli de cadavres, ce qui présente des risques sanitaires élevés pour eux et un traumatisme psycho-social certain. Les politiques biosécuritaires d’Etat, se réduisant à de pures opérations de police, font indûment peser l'entièreté de la responsabilité des risques sanitaires sur les exploitations individuelles pour éviter une remise en cause du système de production industrielle, invisibilisant la dimension socio-écologique et systémique de ces épizooties.
La révolte en cours a ainsi lieu dans un contexte extrêmement inquiétant de démultiplication d'épizooties et de zoonoses dont l'émergence et l'expansion sont largement provoquées par des ravages environnementaux qui font tomber une à une les barrières écologiques qui constituent des freins à de telles pathologies. La destruction des écosystèmes, en éclatant les barrières inter-espèces, induit une prolifération de zoonoses, de sauts des pathogènes entre les espèces. L’appauvrissement de la biodiversité domestique fait également tomber un certain nombre de barrières immunitaires.
L'effondrement des populations de petits gibiers accompagnant l'industrialisation des campagnes se fait au profit de quelques espèces généralistes, ce qui conduit les sociétés de chasse à se "spécialiser" dans le gros gibier (notamment le sanglier) qui devient lui-même l'objet d'un élevage "de masse" qui ne dit pas son nom, entraînant des surpopulations (les populations de sangliers ont été multipliées par 5 en 20 ans) impliquant des problèmes sanitaires dans les élevages (Peste Porcine Africaine, Brucellose...).
Le réchauffement climatique est en grande partie responsable de l’expansion des maladies vectorielles (contre lesquelles les solutions d’éradication totale des insectes vecteurs demeurent des vues de l’esprit).
La concentration animale, l’hypersegmentation des filières et l’augmentation des flux industriels et internationaux d’animaux, où l'on passe constamment d’une unité spécialisée à une autre, avec des sites éloignés géographiquement, jouent comme des catalyseurs et accélérateurs pour l’expansion des maladies. Les diffusions de virus deviennent ainsi parfois incontrôlables du fait de l'organisation industrielle de la production : à chaque épisode d'épidémie de grippe aviaire se joue dans l'Ouest et le Sud-Ouest le même scénario catastrophique d'embrasement épidémiologique de filières avicoles au bord de l'effondrement, qui ne parviennent même plus à produire, et qui ne survivent que grâce à la perfusion de dizaines de millions d'euros d'argent public.
En parallèle, on entretient l'illusion idéologique que les fléaux viendraient toujours du "dehors" : de la faune sauvage identifiée comme un réservoir de miasmes menaçant la production. La formule est toujours la même : éradication et claustration. Alors qu'on sait, désormais, que les facteurs pathogènes d'émergence et d'expansion des épizooties sont endogènes à la production agro-industrielle qui est, la plupart du temps, seule en cause.
Les mesures biosécuritaires ne servent à rien, sinon à détruire la polyculture-élevage : elles ne seront même pas à même de sauver le navire agro-industriel d'une marée épizootique montante qui ne peut que le submerger. Le système agro-industriel est devenu une poudrière zoonotique qui menace gravement la santé publique, et la brutalité biosécuritaire a du mal à cacher qu'elle n'a pour seule rationnalité que la furie panique de celui qui voudrait ne pas couler seul. Et pour cause, elle menace de nous engloutir tous.
UN SOULEVEMENT "EXISTENTIEL" DES CAMPAGNES
Nous voyons chaque jour les campagnes se dépeupler autour de nous et les fermes disparaître les unes après les autres, effacées, liquidées, écrasées par une industrialisation "sans fin", qui laisse tant des nôtres sur le bas côté, et qui ne fait qu'accélérer la fuite en avant dans l'agrandissement des exploitations des gros, des cumulards. Les fermes qui restent sont souvent prises entre l'enclume de l'endettement et le marteau du surtravail.
On ne comprend pas la profondeur de la rage paysanne qui éclate depuis des semaines, ni notre détermination et celle de nos collègues, si on ne comprend pas combien la brutalité de la politique sanitaire inique qui s'abat sur les fermes est comme la métaphore de l'interminable agonie de la polyculture-élevage. C'est cette angoisse pressante de "fin de monde" qui explique cette étrange coalition des contraires qui se sont retrouvées ensemble dans les mêmes cours de ferme pour défendre leurs collègues : le rassemblement de ceux qui n'ont plus en partage qu'un métier et de vouloir s'arracher coûte que coûte à leur disparition annoncée et programmée, que ce soit en accélérant dans une dernière et illusoire intensification productiviste ou en appelant à tirer le frein d'urgence par la construction d'une relative autonomie par l'agroécologie paysanne.
Depuis l'été dernier, on s'affaire donc partout sur les territoires frappés par l'épizootie à organiser le blocage des abattages totaux, à enrayer une politique sanitaire mortifère : ces actions ont donné lieu à des coalitions de circonstances des syndicats alternatifs à la FNSEA encore impensables quelques semaines auparavant.
Ce rassemblement tout circonstanciel de syndicats antagonistes témoigne moins d'un quelconque "opportunisme" tactique ou d'une quelconque alliance stratégique - sans que leurs cadres ne l'aient réellement décidés - que de la gravité des circonstances qui se sont imposées et du désarroi généralisé d'éleveurs qui se demandent s'ils ne vivent pas là leur baroud d'honneur. Les actions se sont poursuivies tout l'automne, jusqu'à ce que la contestation opère un saut vers sa généralisation tout azimuts à la mi-décembre.
Le vendredi 12 décembre, après un brutal assaut nocturne des troupes de gendarmerie mobile et de leurs blindés pour briser la grande vague de solidarité collective avec les éleveurs de la ferme de Bordes-sur-Arize, leurs 207 vaches et dizaines de veaux et velles auront fini par être euthanasiées par les services vétérinaires, sous haute surveillance policière. Leur troupeau était défendu depuis deux jours par plus de 600 paysan-nes. Les images de la résistance paysanne et de la brutalité de la répression policière qu'elle a rencontrée ont eu une résonnance telle, qu'elles ont provoqué la généralisation de la révolte à l'ensemble du territoire national, bien-au-delà des localités frappées par la DNC. Jusqu'à ce qui constitue, pour l'heure, l'acmée du mouvement : une montée fulgurante à la capitale de dizaines de tracteurs et de centaines de paysan-nes, et l'action d'éclat d'occupation du périphérique parisien de la Confédération paysanne et des Soulèvements de la Terre le vendredi 9 janvier, entraînant plus de 250km d'embouteillages.
PLUS SEULEMENT UNE CRISE "AGRICOLE" : UNE CRISE D'HEGEMONIE ET DE GOUVERNABILITE
Nous sommes ainsi, en quelques semaines, passées d'une contestation d'une politique sanitaire inhumaine à une contestation du libre-échange (Mercosur) et à une remise en cause généralisée du verrouillage de la politique agricole par l'emprise d'une forteresse FNSEA-JA, entièrement inféodée aux intérêts agro-industriels d'une bourgeoisie rapace et maintenant débordée de toutes parts.
Rarement, en effet, il n'aura été aussi clair que le ministère de l'agriculture est aux mains de la FNSEA, et que la bourgeoisie agricole qui tient les rennes de son ministère de tutelle ne reculera devant aucune destruction pour maintenir son accaparement des leviers du pouvoir. L'entêtement du gouvernement, l'inflexibilité du ministère de l'agriculture et des dirigeants de la FNSEA sont incompréhensibles si on ne saisit pas combien c'est leur collusion historique même, qui est ici attaquée. Chacun-e sait que ce qui est en jeu n'est plus seulement un protocole sanitaire absurde à balayer de toute urgence, mais l'organisation même de la gouvernance de la profession, l'emprise autoritaire exhorbitante de la FNSEA sur les campagnes, de ses branches économiques et des firmes du complexe agro-industriel qui les téléguident.
C'est là, sans doute, la singulière radicalité de la situation qui s'ouvre.Du fait de l’inscription séculaire de la « contestation » paysanne dans un appareil syndical « majoritaire » intégré dans un modèle de cogestion avec l’Etat, les colères paysannes, quand elles éclataient, étaient le plus souvent très vulnérables à leur capture par le complexe agro-industriel.Si bien que si les colères agricoles puisaient leur force dans une tourmente bien réelle, elles étaient toujours déjà sur le point d’être désintégrées : réduites à des simulacres de lutte sans consistance, dans un jeu de « dupes » où la rage est mobilisée contre elle-même, comme un instrument spectaculaire pour accélérer l’agenda prédateur des nouveaux seigneurs de la terre. On ne contrôle jamais mieux que ceux dont on prétend « accompagner » la colère.
Mais nous ne sommes pas là en présence d'une simple "crise agricole". Ou plutôt, la "crise agricole" est maintenant surdéterminée par une véritable crise d'hégémonie et de gouvernabilité de la profession. Elle se traduit par l'effritement de la capacité d'encadrement du bloc syndical dit "majoritaire", par son incapacité à "reprendre en main" la situation et à organiser la colère à son avantage. Une partie de la profession est bel et bien entrée en sécession active d'avec le syndicalisme de cogestion.
QUELQUES LECONS POUR UN ANTIFASCISME RURAL
Nous entrons donc sur un terrain d'affrontements stratégiques. Si la Confédération paysanne est omniprésente sur ce terrain aux côtés des éleveurs, elle ne l'est certes pas seule. La Coordination rurale est au coeur de cette fronde : elle réussit - en bien des endroits du territoire - à catalyser le bruit et la fureur des campagnes pour les capter au profit de ses dirigeant-es et d'un agenda proto-fasciste. La fermeté la plus grande s'impose aux endroits où elle instrumentalise la détresse de la fraction des agriculteurs-rices qui se sait en danger pour s'attaquer aux mouvements qui s'opposent à l'industrialisation de l'agriculture. La mise à sac de la commune de Melle appelle une riposte politique et populaire à la hauteur de la menace milicienne qu'elle représente.
La longue agonie paysanne ne s'arrêtera pas par la dérive corporatiste et la fuite en avant dans l'intensification productiviste et par la recherche frénétique de nouvelles armes dans une guerre commerciale internationale perdue d'avance. Pas plus que la dignité paysanne ne sera reconquise par la logique sacrificielle du "bouc-émissaire" et la dialectique perverse de l'humiliation raciste. Nous ne nous arracherons pas à notre impuissance par l'errance identitaire, mais en faisant exploser la somme d'intérêts contradictoires qui se cache derrière le mythe de l'unicité de la "corporation" paysanne, et entournant notre colère contre nos vrais ennemis, cachés dans l'agencement oligarchique du complexe agro-industriel. Ce qui signifie aussi que nous ne pourrons relever la tête qu'en embrassant la cause et le destin de toutes les classes populaires.
Mais il y a une contrepartie à l'affirmation de cette ligne de partage et à cet antagonisme assumé avec la Coordination rurale : nous ne pourrons combattre l'errance protofasciste de ce syndicat sans faire sauter des mains de la réaction la critique du déracinement, du progressisme libéral et de l'écologie politique bourgeoise réellement existante. Il est
pour nous tout aussi évident que nous ne conjurerons pas le péril d'un fascisme rural par des postures de belle âme au-dessus de la mếlée. La seule manière de combattre l'emprise grandissante de la Coordination rurale, c'est de lui disputer l'hégémonie sur le terrain, c'est de se hisser à la hauteur de la colére de nos collègues, de politiser à contre courant leur désespoir. C'est d'incarner, à notre tour, le bruit et la fureur qui montent, pour faire atterrir les confrontations en cours sur leur terrain réel : celui du conflit de classe. Là est la force. Là est la dignité.