
Lever le tabou : le combat des travailleur.euses agricoles pour la reconnaissance des maladies professionnelles
Date de publication
Vendredi 14 mars 2025, tribunal judiciaire de Rennes. A l’appel du Collectif de Soutien aux Victimes des Pesticides de l’Ouest, nous sommes venus épauler nos camarades qui demandent des indemnisations du fait des pesticides qu’ils ont utilisés au cours de leur carrière et qui les ont rendus malades. Parmi eux, Jean-Claude, technicien chez Agrial1 pendant plusieurs années, et aujourd’hui atteint de la maladie de Parkinson. Voici une courte chronique du long combat des travailleurs agricoles pour la reconnaissance des maladies professionnelles.
Dans la salle d’audience austère, il est assis au premier rang, le corps arqué, presque plié en deux par la maladie lorsqu’un représentant de son ancien employeur avance à la barre. Sans vergogne, devant la compagne de Jean-Claude, ainsi que ses proches, ce dernier vomit la défense d’Agrial.
La coopérative conteste la reconnaissance de maladie professionnelle par la MSA, car la première demande a été déboutée et le délai de deux années pour redéposer une demande a été dépassé. Qui plus est, après son licenciement, Jean-Claude a lancé une activité de maraîchage. Agrial l'accuse de s'y être empoisonné. Sur une activité maraîchère en bio. Sans intrant chimique.
Nous sommes sidérés, et pourtant, nous savons pertinemment que nous n’assistons pas à un cas isolé mais au fonctionnement habituel d’un système qui se plaît à broyer les perdants de la modernisation agricole. Ce jour-là, la compagne de Jean-Claude sortira en larmes du tribunal, tout comme nous.
Sur le trajet du retour, une question nous obsède : comment a-t-on pu en arriver là ?

En France, comme ailleurs, les premières victimes exposées aux pesticides sont des travailleurs agricoles. Longtemps, la fabrique du doute et de l'ignorance - mais également l'omerta - ont empêché de considérer l'empoisonnement global produit par les pesticides pour ce qu'il est : un scandale sanitaire. En France, le modèle agricole familial a considérablement freiné la prise en compte des travailleurs contaminés par les pesticides2.
La honte de la maladie ou, pire encore, l’opprobre d’avoir empoisonné des membres de leur famille ou du voisinage ont conduit les agriculteurs à se murer dans le silence. Un mutisme alimenté par les industriels, de concert avec les pouvoirs publics, la FNSEA et le CNJA ainsi que des scientifiques véreux qui se sont démenés pour faire peser la responsabilité sur les épaules des agriculteurs plutôt que sur les fabricants de pesticides. Port des équipements de protection individuelle, conditions d’épandage, mauvais entretien des machines et des buses, la responsabilité est toujours imputée à une personne et jamais au système agricole mortifère. Il a fallu attendre 2006 pour que le Délai de Rentrée3 soit mis en place, notamment grâce aux travaux de la médecin Isabelle Baldi et du chercheur en santé publique Pierre Lebailly. Le Délai de Rentrée correspond à une période minimale obligatoire entre le traitement d'une culture et le moment où les travailleurs peuvent pénétrer dans la zone traitée. D’abord réticente, la MSA avait finit par coopérer au projet AGRICAN des deux chercheurs, leur permettant de constituer une cohorte de plus de 180 000 agriculteurs et ainsi d'étudier les liens entre les pesticides et l’émergence de cancers.
Pourtant, dès les années 1950, des savants étasuniens avaient déjà travaillé sur les risques sanitaires engendrés par l’exposition aux pesticides. A cette époque, la main-d’œuvre agricole est majoritairement composée de travailleurs migrants qui créent des syndicats et s’allient avec des associations environnementales pour exiger de meilleures conditions de travail et dénoncer les pollutions de leurs corps et de l’environnement. Cette alliance inédite aboutit à des victoires historiques dans les années 1960 et 1970 où une clause concernant le Délai de Rentrée est indiquée dans chaque contrat.
En 2011, en France, un nouvel acteur émerge dans le panorama des acteurs de la santé des travailleurs agricoles : Phyto-Victimes. Créée par Paul François et d’autres agriculteurs malades, l’association a pour but de faire reconnaître des maladies liées aux pesticides comme maladies professionnelles (cancer de la prostate, Parkinson, lymphome non hodgkinien, etc.) mais également de défendre des dossiers d’agriculteurs malades pour que ces derniers obtiennent une rente. Grâce au travail de Phyto-Victimes, le Fond d’Indemnisation des Victimes de Pesticides est créé en 2020. Chaque année, le nombre de bénéficiaires augmente et la barre des 1000 dossiers a été franchie pour l’année 2025.
Néanmoins, Phyto-Victimes ne propose pas un discours de rupture avec le système pesticides, bien au contraire. Lors de ses sensibilisations dans des lycées agricoles, l’association enjoint les élèves à porter les EPI pour endiguer les maladies et met donc la focale sur la responsabilité individuelle de chaque travailleur agricole. L’association refuse de critiquer ouvertement le complexe agro-industriel par peur d’être trop clivante. En interne, les membres du bureau revendiquent cette position dite « apolitique » comme une stratégie pour ne pas se fermer des portes auprès d’agriculteurs susceptibles de faire reconnaître leur maladie professionnelle. Ils concentrent donc l'essentiel de leur travail dans la réalisation de dossiers de reconnaissance de maladies professionnelles sans en questionner les racines.
Cela n’a pas toujours été le cas au sein de l’association, notamment à ses débuts. En 2012, lors du salon de l’agriculture, des agriculteurs de Phyto-Victimes envahissent le stand de l’UIPP – le syndicat des industriels de l’agrochimie – avec des tee-shirt portant l’inscription suivante : « Les malades des pesticides existent, j’en suis la preuve ». L’action est orchestrée par François Veillerette – président de Générations Futures – qui est repéré par la presse et accusé d’instrumentaliser les agriculteurs pour parvenir à ses fins. Les membres de Phyto-Victimes se désolidarisent immédiatement de Veillerette et s’en distancient. Pour eux, l’action est un succès, car ils ont tapé dans l’œil de Xavier Beulin qui accourt à leur rencontre et leur promet qu’il les accompagnera dans leur combat. Langue de bois habituelle pour un dirigeant de la FNSEA, mais les membres de Phyto-Victimes tombent dans le panneau et se noient dans l’illusion que la grande famille agricole à laquelle ils croient appartenir ne les a finalement pas rejetés.
C’est cette accointance avec le pouvoir en place et leur manque de critiques vis-à-vis du système qui vaut à Phyto-Victimes de nombreux reproches. D’autant plus que depuis 2021, l’association gère le plan Chlordécone IV aux Antilles - après que l’État l’a encouragée à postuler en ce sens - plutôt que de laisser la place à des collectifs antillais directement concernés, à l’instar du COAADEP par exemple.
En 2015, le Collectif de Soutien aux Victimes des Pesticides de l’Ouest (CSVPO) voit le jour à son tour et diffère radicalement de Phyto-Victimes sur plusieurs points, même s’il arrive que les deux associations travaillent ensemble pour faire avancer leurs combats respectifs.
Tout d’abord, le CSVPO ne dépend pas des subventions de l’État et n’hésite pas à pointer du doigt son manque d’opposition face aux firmes, ainsi que la cogestion entre la FNSEA et l’État. Les membres du CSVPO ont bien souvent un discours critique vis-à-vis du complexe agro-industriel productiviste qui jette en pâture l’ensemble des paysans du monde entier sur des marchés mondialisés où les pesticides sont des moyens de survie utilisés par les agriculteurs pour rester concurrentiels.
Au sein du CSVPO, l’accompagnement individualisé est central et chaque victime des pesticides jouit d’une attention particulière, ce qui permet de réintroduire un peu de solidarité face aux froides logiques bureaucratiques et à la déshumanisation subie de toutes parts par les travailleurs agricoles malades. Le CSVPO cherche également à lier le combat des riverains empoisonnés par les pesticides à celui des travailleurs agricoles pour éviter de rejouer l’éternel clivage entre société civile victime et agriculteurs coupables.
Présent lors du blocage de Phyteurop en juin 2025 et de BASF en novembre dernier, le CSVPO ne tergiverse pas lorsqu’il s’agit de remonter à la racine du problème. Que des travailleurs agricoles malades se soulèvent n’a rien d’anodin. Politiser les maladies est un acte fort, surtout dans un milieu qui s’est habitué au silence dans les champs… et sur les fermes.
illustration © Damien Manuel - mauvaisprofil.xyz