
La colère paysanne et la colère des malades : des colères qui se rejoignent
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Moins de paysan·nes, c’est plus de malades
Paysan·nes et malades ne font pas face à deux crises distinctes, mais à une même réalité : celle d’un système agro-industriel qui expose, use et rend malade. À travers l’expérience de Cancer Colère et des luttes paysannes, ce texte met en lumière une convergence : celle de corps abîmés par les pesticides et d’une parole qui se politise pour s’attaquer aux causes.
Qu’ont en commun la colère des paysan·nes et celle des malades ? Une même peur, brute : celle de mourir. « Les agriculteurs ont peur de crever – nous aussi : ça rapproche », résume Fleur Breteau, porte-parole de Cancer Colère. Cette phrase dit tout. Elle dit l’urgence. Elle dit la vérité d’un système qui broie à la fois celles et ceux qui produisent notre nourriture et celles et ceux qui en subissent les conséquences.
Les paysan·nes et leurs enfants sont en première ligne. Premières victimes des maladies professionnelles liées aux pesticides, premiers exposés, premiers sacrifiés. Leur avenir est compté. Depuis la fin des années 1980, plus de la moitié des fermes ont disparu au profit d’une agriculture productiviste qui ne contribue plus à l’alimentation locale. Et d’ici cinq ans, plus de la moitié des agriculteur·trices partiront à la retraite. Pendant ce temps, les politiques publiques (nationales comme européennes) accélèrent la catastrophe : dépendance accrue aux importations, maintien et tentatives de réintroduction de pesticides interdits ou reconnus cancérigènes comme le glyphosate et l’acétamipride... , soutien massif à un modèle agricole industriel destructeur.
La mobilisation contre la loi Duplomb a été un moment fondateur pour notre collectif. Cancer Colère rassemble aujourd’hui des centaines de membres et voit émerger des antennes partout sur le territoire, plus de 600 membres en France, en Belgique et en Suisse réparti·es dans 25 antennes locales. Si cette loi a provoqué une telle colère citoyenne, c’est parce qu'elle contient « des idées rétrogrades et nuisibles à la majorité des agriculteurs, à l'environnement et à la santé humaine » comme l’analyse très bien Philippe Grandcolas (directeur de recherche au CNRS) dans un livre qui vient de paraître : Loi Duplomb le débat confisqué. Comme lui, l’ordre des médecins, toutes les associations de protection de l’environnement, la Ligue contre le cancer et la majorité des écologues et toxicologues des établissements publics se sont opposés à cette loi.
L’une des prises de conscience fondatrices du collectif a été de comprendre que le cancer est devenu une véritable épidémie : le nombre de cas a doublé depuis les années 1990, et il constitue aujourd’hui la première cause de mortalité par maladie chez les enfants.
Nous sommes un collectif de malades, d’ex-malades et de futurs malades. Notre objectif est clair : politiser le cancer et attaquer ses causes structurelles, les pesticides, les pollutions, les inégalités sociales.
Comme tant d’autres, des centaines de personnes touchées, j’ai ressenti un choc en voyant Fleur Breteau interpeller les député·es depuis le balcon de l’Assemblée nationale lors du vote de la loi Duplomb en juillet 2025 : « Vous êtes les allié·es du cancer et nous le ferons savoir ! ». À cet instant, le réel a surgi avec violence : le mépris politique envers les malades, exposé au grand jour.
Mais derrière les chiffres et les lois, il y a des vies. Des trajectoires brisées. Des prises de conscience.
Témoignage de Louis Gaudin :
« Fils d’agriculteur breton, j’ai vu les changements sur l’exploitation familiale au début des années 70, quand le maïs-ensilage est arrivé. Finie la corvée de démariage des betteraves, de plantation de choux fourragers et de désherbage mécanique qui obligeait à un complément manuel. Le maïs est arrivé avec son lot d’herbicides chimiques efficaces. Il a fallu acheter un pulvérisateur. Et ce fut le début des fongicides sur les céréales. On croyait au progrès.

Lors de mes études en école d’agriculture, j’ai appris l’usage des pesticides et mesuré leur efficacité. Sorti de l’école, je fus expérimentateur à la Générale des Engrais : pour que les parcelles soient impeccables, tout était traité chimiquement. Puis j’ai été professeur d’agronomie, en expliquant l’intérêt et les dangers des pesticides. Mais sur le terrain, certains conseillers agricoles niaient ces dangers, allant jusqu’à recommander de ne pas porter de protections pour ne pas “donner une mauvaise image”. En parallèle, je travaillais sur l’exploitation de mon épouse. Bilan : près de 20 ans d’exposition à des dizaines de molécules différentes… et un sarcome intimal de haut grade. Un cancer incurable. Les médecins sont formels : plusieurs produits que j’ai utilisés ont depuis été retirés, car cancérigènes. Tous les pesticides sont des biocides : ils sont faits pour tuer. À court terme, ils semblent ciblés. Mais sur des années, l’effet de leur accumulation sur les cellules humaines n’est jamais réellement évalué. Quand j’ai vu à la télévision l’intervention de Fleur Breteau depuis l’Assemblée nationale, j’ai décidé de consacrer le temps de vie qu’il me reste à faire pression sur les décideurs pour réduire l’usage des pesticides et diminuer les cancers liés à ces produits. »
Ce témoignage n’est pas isolé. Il est emblématique. Il raconte une histoire collective : celle d’un système qui a promis le progrès et qui sème la maladie.
Nous dénonçons l’absence totale d’ambition des décideurs (Ministres de la santé et de l’agriculture, députés français et européens) face aux lobbies de l’agro-industrie et de la chimie. Pesticides, pollution de l’air et de l’eau, perturbateurs endocriniens : ce n’est pas une question d’opinion, c’est une question de santé publique. Le cancer est aujourd’hui une épidémie. Et cette épidémie est largement liée à notre environnement.
Le cancer n'épargne personne: il touche tous les territoires et toutes les classes sociales. Dans ce "nous" il y a des malades, des proches, des endeuillé·es, mais aussi des ancien·nes agriculteur·trices rendus malades par les pesticides. Certain·es ont pu bifurquer vers l’agriculture paysanne, souvent par conviction ou par nécessité. D’autres n’en ont pas eu le temps. Nous affirmons que les paysan·nes qui cultivent sans pesticides font partie de la solution. Car oui, il existe mille façons de produire autrement : pendant des millénaires l’agriculture s’est passée des intrants chimiques. Ce que nous défendons, ce n’est pas un retour en arrière, mais un avenir vivable, pour celles et ceux qui cultivent, comme pour celles et ceux qui mangent.
Ce que nous demandons est simple : être protégé·es de la violence chimique. Ce que nous constatons, c’est l’inverse. Les politiques actuelles favorisent une agriculture industrielle tournée vers l’export, qui précarise les paysan·nes et empoisonne les populations. Cette violence chimique est concrète : elle se traduit par l’autorisation, le renouvellement et la banalisation de substances cancérigènes.
Les pathologies liées aux pesticides sont pourtant reconnues. Le fonds d’indemnisation des victimes des pesticides, mis en place en 2020, reconnaît notamment comme maladies professionnelles les lymphomes non hodgkiniens, le cancer de la prostate, la maladie de Parkinson et la liste devrait s’allonger. Ces maladies touchent les adultes comme les enfants, y compris via des expositions prénatales. Et pourtant, les victimes continuent d’être attaquées lorsqu’elles témoignent, comme l’a récemment dénoncé une tribune publiée dans Mediapart.
Depuis sa création, Cancer Colère se retrouve aux côtés des paysan·nes. Parce que nous avons les mêmes adversaires : les industriels de l’agriculture et celles et ceux qui légifèrent pour protéger leurs intérêts.
Les luttes communes se multiplient. En novembre 2025, plus de 500 personnes, paysan·nes, riverain·es, militant·es écologistes et malades, ont bloqué le site BASF de Saint-Aubin-lès-Elbeuf, aux côtés de la Confédération paysanne, des Faucheurs volontaires, des Soulèvements de la Terre et du Comité de soutien aux victimes des pesticides de l’ouest. Cette action a permis de mettre au jour la production et le stockage de pesticides interdits en Europe, notamment à base de fipronil, destinés à l’exportation vers le Brésil.
En janvier, nous étions encore ensemble pour bloquer le périphérique parisien contre le Mercosur et contre une gestion sanitaire désastreuse. Plus récemment, en Pays de la Loire, des collectifs citoyens, des syndicats, des associations et des paysan·nes se sont rassemblé·es pour défendre l’interdiction des pesticides autour des zones de captage d’eau potable, une proposition de loi finalement abandonnée sous la pression de la droite et de l’extrême droite.
Partout, la même évidence s’impose : nos luttes convergent. Parce que nos vies sont liées. Parce que la santé des paysan·nes est celle de toute la société. Parce que ce système tue.
Moins de paysan·nes, c’est plus de malades.
illustrations © Damien Manuel - mauvaisprofil.xyz