
Continuer de semer sous les bombes : la résistance agricole libanaise face à l’agression sioniste
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Zoom sur le sud du Liban – le Jnoub. Ce territoire limitrophe de l'entité sioniste est aux premières loges de la guerre et subit aujourd'hui une nouvelle invasion. Depuis 2023, l'armée israélienne utilise des produits chimiques toxiques comme armes de guerre, notamment du phosphore blanc, et plus récemment du glyphosate et d'autres pesticides. Un exemple contemporain de colonialisme chimique : la destruction de l’agriculture vivrière - devenue, face à l’abandon de l’État libanais et à l’agression sioniste, un moyen de survie autant qu’un outil de résistance - s’inscrit au cœur d’une stratégie de dépossession visant à chasser les habitant·es de leurs terres pour mieux s’en emparer.
Correspondances paysannes vous livre ici un entretien réalisé avec Bashar, Sara, et Noha, trois camarades d'Agrimovement Liban qui résiste à la colonisation par l'agriculture.
Correspondances Paysannes (CP) : Pouvez-vous présenter Agrimovement Liban à nos lecteurs ?
Agrimovement est un mouvement agricole libanais né en 2018, qui rassemble agriculteur·ices, expert·es et militant·es autour d'un objectif : reconstruire le système alimentaire sur les bases de la souveraineté alimentaire. Ancré dans le Sud-Liban, il soutient les agriculteurs face au colonialisme israëlien en participant à la reproduction de plants locaux, à la régénération de terres dégradées pour aider les déplacé·es et à la lutte contre des lois d'accaparement de la terre aujourd'hui en discussion dans le parlement libanais.
CP : Comment Israël utilise-t-il les pesticides et d'autres produits chimiques toxiques comme une arme de guerre contre les terres et le peuple libanais?
Dès le début de la guerre (fin février 2026), nous avons dénoncé les survols à basse altitude d'avions de combat israéliens qui épandaient des substances chimiques inconnues sur les terres agricoles du sud du Liban, notamment sur les villages d'al-Bustan, Aita al-Shaab, al-Hima, Khallat Warda et Marwahin. Ils ont recouvert environ 8.5 kilomètres carrés de terres agricoles, de forêts et de pâturages avec des concentrations de glyphosate allant jusqu’à 50 fois celles utilisées par l’agriculture industrielle. Le glyphosate est un herbicide qui attaque les racines des plantes et empêche la repousse sur plusieurs années ; c’est aussi un produit interdit au Liban car il est cancerigène.
Cette pratique constitue un crime environnemental qui détruit la fertilité des terres agricoles et vise à les rendre inhabitables à long terme. Cette stratégie militaire est au cœur de la politique israélienne de la “terre brûlée” qui consiste à créer des zones tampons sans végétation pour empêcher l’infiltration de militants, comme nous l’avons déjà vu à Gaza.
Ainsi, rendre nos terres et villages inhabitables est un objectif stratégique d'Israël, visant à dévaluer nos terres pour qu'elles soient acquises à bas prix par de grandes entreprises. Ce n'est pas notre analyse : c'est un plan d'Israël et des américains surnommé le « Corridor Trump » pour aboutir à une nouvelle zone économique franche qui serait construite sur les ruines de ces villages, après le déplacement forcé de leurs habitants.
En réalité, l’utilisation des substances chimiques est une arme au cœur de la logique coloniale dans la région. Le fait d’utiliser du phosphore blanc, du glyphosate, des herbicides cancèrigènes en quantités dangereuses, sur des cultures au cœur de la vie libanaise, comme les oliviers et les figuiers, fait partie de la « doctrine de Dahyeh » (nom de la banlieue sud de Beyrouth), une doctrine qui vise à détruire la base sociale de la résistance et punir le soutien des populations aux mouvements de résistance.
L’occupation israélienne a déjà utilisé cette même technique dans les années 70 puis en 2006, et pas seulement au Liban mais aussi en Syrie et en Palestine. Ces substances toxiques pulvérisées sur nos terres sont en réalité produites par un conglomérat militaro-industriel qui fabrique à la fois des armes et des produits agrochimiques. C’est aussi une stratégie de terrorisme agricole utilisée par l’armée américaine au Vietnam dès les années 60, avec l’agent orange. Du Vietnam à Gaza en passant par l’Irak, le Liban et la Syrie, c’est la même volonté d’annihiler les populations locales et leur souveraineté alimentaire.
CP : Quels sont les effets à long terme de ces attaques chimiques sur les sols, l'eau, les cultures et la santé des familles d'agriculteurs ?
La contamination de notre environnement est une fatalité dès lors que ces produits chimiques toxiques sont épandus. Ces substances sont lessivées par les sources peu profondes et les cours d'eau et finissent par être absorbées par les cultures et les arbres et les empoisonner. Une autre partie s'écoule vers les eaux souterraines et contamine les nappes phréatiques.
Ces produits chimiques de synthèse sont reconnus comme cancérigènes et ont un impact extrêmement nocif sur la santé humaine et l'environnement. Ils sont interdits dans de nombreux pays, dont le Liban. Les effets de ces produits chimiques de synthèse sont conçus pour durer plusieurs années s'ils ne sont pas traités.
Ainsi, l'avenir de ces villages et communautés, qui forment une partie importante des territoires libanais, est menacé. Sans oublier l'héritage collectif et les paysages qui ont été intentionnellement ravagés. Cela a un impact majeur sur l'économie locale et nationale. L'agriculture représente 22 % du PIB du Liban, et le Sud-Liban contribue de manière majeure à ce secteur, ses communautés dépendant de l'agriculture. La stratégie israélienne est de vider la terre, puis de l'occuper.
Cependant, nous ne restons pas passifs devant cet acte de guerre. Il existe de nombreuses méthodes éprouvées de remédiation des sols et de l'environnement. Agrimovement travaille avec des partenaires sur des méthodes de phytoremédiation pour éliminer certains de ces contaminants.
CP : Que souhaitez-vous partager en particulier avec les agriculteur·rice·s et aux communautés rurales européennes qui vous soutiennent?
Ce n'est ni la première fois que des agriculteurs et des communautés rurales sont attaqués dans l'histoire, ni la dernière. L'histoire nous a appris que si l'on ignore une cause, elle meurt ; si l'on continue d'en parler, elle prospère. Alors, continuez de vous souvenir de ce qui s'est passé à Gaza et au Sud-Liban ! Continuez de répéter qui est responsable de toutes ces atrocités, de ce qui s'est passé. Rendons impossible la réalisation du plan colonial et génocidaire d'Israël.
Lorsque vous faites face à une forme quelconque d'oppression en tant qu'agriculteurs, gardez à l'esprit que vous n'êtes pas seuls dans cette épreuve. Chacun de nous fait face à sa part de cette agression. La solidarité est une résistance. Elle peut prendre la forme d'un mot, d'une lettre, d'une contribution dans un forum, ou même d'une mobilisation contre une cause commune.
CP : Comment pouvons-nous, agriculteur·rice·s, vous aider concrètement ?
Pour nous soutenir, vous pouvez :
• nous suivre sur notre page instagram : @agrimovementlb
• participer aux luttes contre l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales et, plus largement, contre la privatisation du vivant à travers les brevets sur les semences, qui menacent les droits des paysan·nes à conserver, échanger et reproduire leurs variétés traditionnelles. Cette mobilisation est d’autant plus cruciale au Liban qu’un projet de loi vise à interdire la reproduction des semences paysannes, au profit de semences commerciales contrôlées par quelques acteurs privés1.
• partager ou participer à notre appel à solidarité pour les agriculteur.ices du Sud Liban : https://fundahope.com/en/campaigns/community-support-for-farmers-in-lebanon
• continuer de vous organiser contre l’impérialisme américain et l’occupation israélienne.
https://agrimovement.org/news/statements/statementpr