
Chlordécone : « ce non-lieu a été vécu comme un crachat à la gueule »
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Derrière le « scandale du chlordécone », longtemps présenté comme une simple défaillance sanitaire, se dessine une tout autre réalité : celle d’un empoisonnement organisé, ancré dans une histoire coloniale et productiviste. Dans ce texte, Xavier Dolmen, membre du COOADEP — un collectif martiniquais qui regroupe des travailleur·euses agricoles contaminé·es au chlordécone et leurs proches — revient de l’intérieur sur une lutte menée depuis plus de vingt ans pour la reconnaissance, la réparation et l’indemnisation. Aujourd’hui, à l’heure des décisions judiciaires, leur lutte pose une question politique centrale : quelles vies compte-t-on vraiment protéger ?
Août 2002, une demi-tonne de patates douces arrive sur le port de Dunkerque à destination de Rungis. Alertée d’un risque de contamination, la répression des fraudes saisit plus d’une vingtaine de cartons de ce tubercule, alors gorgé de chlordécone. Surgit alors le « scandale chlordécone », longtemps raconté comme un scandale sanitaire parmi d’autres. Une affaire de retard, de négligence, de mauvaise évaluation des risques... Mais à mesure que nous nous plongeons dans les archives, dans les tracts, dans les récits de celles et ceux qui ont travaillé dans les bananeraies, une autre vérité s’impose. Ce qui s’est joué en Martinique et en Guadeloupe n’a rien d’un accident. C’est un empoisonnement organisé, rendu possible par un système socio-économique et politique de nature coloniale qui a considéré - et qui considère - que la vie des citoyen.nes des territoires colonisés, et notamment celle des ouvrier.es agricoles, pesait moins lourd que les intérêts de la production bananière et des consommateur.ices de l’Hexagone.

C’est depuis cet endroit que nous parlons. Non pas depuis un regard extérieur sur “le dossier chlordécone”, mais depuis une lutte qui s’efforce de faire émerger ce qui a été enfoui, nié, recouvert par des décennies de silence, de mépris et de lenteur institutionnelle. Le COOADEP (Collectif des Ouvriers Agricoles Empoisonnés par les Pesticides), formalisé en 2019 en Martinique, s’inscrit dans cette histoire longue. Il ne surgit pas de nulle part. Il prolonge d’autres combats, d’autres formes d’organisation, d’autres résistances. En son sein, nous sommes nombreuses et nombreux à avoir traversé plusieurs séquences de lutte, depuis la grève ouvrière agricole de 1974 jusqu’aux mobilisations plus récentes contre l’empoisonnement au chlordécone.
Revenir à 1974 est essentiel. Cette grève constitue un moment clé, à la fois de l’histoire sociale martiniquaise et de celle du scandale. Les ouvriers et ouvrières agricoles réclament alors plusieurs choses à la fois : l’augmentation des salaires, l’alignement sur le SMIG et la suppression du SMAG (supprimé dans l’Hexagone en 1968), le paiement des heures supplémentaires, mais aussi l’arrêt total de l’utilisation des pesticides. Il faut le rappeler avec force : dès 1974, alors que le chlordécone n’a été introduit que deux ans plus tôt dans les Antilles françaises, s’ajoutant à de nombreux nématicides toxiques alors déjà déversés dans les bananeraies, des travailleurs et des travailleuses disent déjà que ces produits rendent malades.
Ils n’emploient pas les mots d’aujourd’hui. Mais ils savent. Ils savent à partir du corps : les maux de tête, les vertiges, les langues sèches, les malaises dans les champs. Ce savoir-là n’a pas été entendu. Ou plutôt : il a été disqualifié.
C’est aussi cela, le chlordécone. Pas seulement une pollution massive, mais une véritable fabrique de l’ignorance. Les alertes existaient. Les ressentis existaient. Les dénonciations existaient. Mais tout a été organisé pour qu’ils ne comptent pas face à une autre priorité : sauver la banane, maintenir les rendements, soutenir les grands propriétaires, préserver un marché tourné vers l’Europe et surtout vers l’Hexagone.
Il faut prendre la mesure de ce qui s’est joué. Le chlordécone n’est pas une anomalie ni une dérive isolée. Ce que nous avons sous les yeux, c’est ce que nous appelons un cas de colonialisme chimique : une situation où un petit groupe d’acteurs décide, en connaissance de cause, de l’exposition durable de populations entières à des substances toxiques, au nom d’intérêts économiques et politiques, tout en étant soutenu par la science.
Ce n’est pas seulement un scandale sanitaire. C’est une organisation du monde où certaines vies sont davantage exposées que d’autres, où les alertes venues des ouvriers et ouvrières agricoles sont disqualifiées, où l’on accepte que des territoires entiers soient durablement contaminés pour maintenir une production tournée vers l’extérieur. Ce que met en lumière le chlordécone, c’est une forme de racisme environnemental, au sens où les conséquences de la pollution suivent des lignes historiques de siècles de domination.
Et c’est aussi ce que nous vivons concrètement : une situation où tout se passe comme si certaines vies comptaient moins que d’autres. Comme si l’empoisonnement pouvait être toléré, à condition qu’il reste situé, éloigné, invisible depuis le centre, la Métropole.
Cette histoire est d’autant plus révoltante que la dangerosité de la molécule était connue bien avant son interdiction. Dès 1968, une première demande d’homologation est refusée en raison de sa toxicité. Pourtant, en 1972, son utilisation est autorisée aux Antilles. En 1975, des ouvriers d’une usine de fabrication sont gravement intoxiqués à Opwell, aux États-Unis. En 1979, la molécule est classée cancérogène probable. Et malgré cela, la France attend 1990 pour l’interdire, avec des dérogations accordées jusqu’en 1993. Autrement dit, il ne s’agit pas d’un drame qui se serait produit faute de savoir, mais d’un drame qui s’est poursuivi malgré de nombreuses alertes.
Il faut alors nommer ce qui s’est joué : la logique coloniale intrinsèque à la plantation. La banane n’est pas ici une simple culture agricole. Elle est prise dans une histoire longue de monoculture, d’exportation, de dépendance organisée à la métropole. Les terres martiniquaises et guadeloupéennes ont été organisées pour produire à destination de l’Hexagone ; les corps qui y travaillent ont été traités comme des variables d’ajustement ; les milieux comme des supports surexploitables. Le scandale du chlordécone s’inscrit pleinement dans cette logique.
Aujourd’hui encore, les conséquences sont vertigineuses. La quasi-totalité de la population martiniquaise et guadeloupéenne porte des traces de chlordécone dans son corps — 92 % en Martinique, 95 % en Guadeloupe. Les sols, les rivières, les nappes et les littoraux sont durablement contaminés, entraînant toute la chaîne alimentaire dans cette pollution.
Ce n’est pas une pollution qui disparaît. Les estimations parlent de contaminations sur plusieurs millénaires, parfois jusqu’à 11 000 ans selon les sols. Mais les travaux récents montrent aussi que cette contamination s’inscrit dans des cycles écologiques encore plus longs, liés aux sols, à l’érosion et aux milieux marins. Autrement dit : nous ne faisons pas face à une pollution qui s’éteint, mais à une contamination qui s’installe.
C’est contre cela que nous nous organisons.
Le COOADEP porte trois revendications centrales, qui disent ce qui manque encore aujourd’hui :
• La première, c’est la reconnaissance. Reconnaissance de ce qui s’est passé, d’abord de la part de l’État, parce que c’est lui qui a rendu possible cet empoisonnement. Mais reconnaissance aussi de la part des propriétaires terriens, békés, qui nient encore leur responsabilité.
• La deuxième, c’est la réparation. Réparer, ce n’est pas seulement indemniser. C’est prendre soin des personnes touchées, renforcer les dispositifs de santé, accompagner les populations, mais aussi repenser l’agriculture et sortir de la monoculture qui a rendu possible ce désastre.
• La troisième, c’est l’indemnisation. Elle concerne d’abord les ouvriers et ouvrières agricoles, exposés en première ligne, souvent sans protection, parfois non déclarés, et aujourd’hui laissés avec des retraites dérisoires.
Depuis 2019, nous menons un travail de terrain, patient, souvent invisible : aller voir les personnes concernées, les accompagner, documenter, faire exister une parole collective. Nous avons contribué à des avancées concrètes, mais nous savons que cela ne suffit pas.
Car une partie essentielle de la bataille se joue aujourd’hui sur le terrain judiciaire. Depuis près de vingt ans, les procédures s’enchaînent. Des plaintes déposées en 2006 et 2007, une instruction interminable, puis en 2023 un non-lieu au pénal, vécu comme un véritable déni de justice. En parallèle, une première brèche s’est ouverte : en 2025, l’État a été reconnu fautif et condamné à indemniser onze personnes. Onze sur plus d’un millier de dossiers déposés. C’est dérisoire, mais c’est un tournant. Et pourtant, même là, l’État conteste. Il se pourvoit en cassation, continue de défendre sa position.
C’est dans ce contexte que s’inscrit l’échéance du 22 juin 2026. Ce jour-là, la justice doit se prononcer sur l’appel du non-lieu pénal. Cette date concentre des années de luttes. Elle pose une question simple : est-ce que ce scandale aura enfin un procès, ou est-ce que l’impunité continuera ?
Dans ce cadre, la question posée par la justice est brutale : qu’est-ce que cela dit d’un État qui a su, qui a autorisé, qui a laissé faire ? Qu’est-ce que cela dit d’un système où certaines vies peuvent être exposées sans que cela ne produise immédiatement scandale ?
Condamner l’État, ce n’est pas seulement clore un dossier. C’est faire apparaître cette organisation du monde. C’est dire que ce qui s’est passé n’est pas un accident mais le produit d’un système économique et politique fondé sur un ordre colonial et racial qui continue de structurer le présent.
Le jugement du 22 juin ne viendra pas clore cette histoire. Mais il dira si, oui ou non, la justice accepte de regarder en face ce qu’il s’est passé. Et il dira aussi ce qu’il reste aujourd’hui de cet “habiter colonial” décrit par Malcom Ferdinand.
Xavier DOLMEN pour le COAADEP

Illustration © Damien Manuel - mauvaisprofil.xyz