
Ce qui t'es arrivé, t'es pas le seul
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En 1984, un agriculteur est gravement intoxiqué en traitant ses cultures. Dans ce texte, Gérard Boinon revient sur cet « accident » qui révèle un système : une agriculture chimique imposée, des risques minimisés, des corps exposés. De l’intérieur, il raconte ce moment de bascule - et ce qu’il a fallu affronter pour prendre la parole.
Je n’aime pas le mot « conventionnel ». On dit souvent que j’ai été agriculteur conventionnel, mais ce qui se fait conventionnellement depuis des millénaires, ce n’est pas cette agriculture chimique industrielle. Moi, si je me suis installé dans cette agriculture-là, c’est parce que j’ai été formé pendant les Trente Glorieuses, à une époque où la formation agricole allait uniquement dans ce sens-là. Et on y a cru. Parce qu'à chaque fois qu’on mettait un engrais supplémentaire, on obtenait un rendement supplémentaire. Il faut pas oublier qu’on sortait de l’après-guerre, des tickets de rationnement, alors quelque part, voir les rendements exploser, c’était chouette. A l'époque, il faut reconnaître, on n'avait pas mesuré tous les dégâts des pesticides et des engrais, surtout que ceux qui les vendaient faisaient tout pour les minimiser.
Moi, le moment de bascule, c’est en 1984, quand j’ai été empoisonné. J’étais en train de traiter les pucerons sur le blé. Il faisait beau, il n’y avait pas de vent. Le temps d’atteler le tonneau, de préparer la bouillie, de partir au champ et de commencer à traiter, une légère brise s’est levée. À l’époque, les tracteurs n’avaient pas de cabine. Le vent m’a renvoyé dessus le produit que j’étais en train d’épandre. La bouillie qui devait tuer les pucerons m’est revenue en pleine figure. Ça ne m’a pas tué, mais c’est tout comme. En finissant, j’avais des boutons qui ont commencé à sortir partout sur le corps. Très vite, mon état s’est aggravé. À l’hôpital, ils ont parlé d’un œdème de Quincke. Quand ils m’ont pris en charge, je n’avais plus que cinq ou six de tension. Je suis arrivé avec le bidon vide du produit, mais l’étiquette y était encore. Ce qui a fait que j’ai été sauvé, parce que je leur ai donné le bidon, et puis je suis parti dans les pommes. Les médecins ont appelé directement le centre antipoison de Lyon et ont pu commencer immédiatement le protocole, sans attendre les résultats de la prise de sang. Sans ça, j’y serais passé.
À partir de ce moment-là, j’ai pris conscience. Cet accident chimique, il a bouleversé ma vie. Il m’a fait perdre ma virilité. Il m’a aussi fait perdre deux hormones, celle de la satiété et celle qui permet de brûler les graisses. J’ai commencé à prendre énormément de poids. Plus tard, en 2003, j’ai fait une crise cardiaque. Je pesais alors 135 kilos. Officiellement, c’était le surpoids qui m’avait conduit là. Mais ce surpoids venait lui-même du dérèglement hormonal provoqué par l’empoisonnement. Ensuite, quatorze ans plus tard, j’ai développé un cancer de la prostate. J’ai envie de dire, c’est ce cancer qui m’a permis d’être reconnu en maladie professionnelle. Pas l’empoisonnement de 1984, parce qu’aujourd’hui, il est presque impossible de remettre la main sur tous les dossiers médicaux de l’époque. J’ai essayé, on m’a répondu que tout avait été versé aux archives nationales et qu’il faudrait désormais passer par une procédure judiciaire. Au moins, cette reconnaissance me donne aujourd’hui du poids pour témoigner.
Après l’accident de 1984, j’ai tout de suite dit à mes frangins, avec qui j’étais en GAEC, qu’il faudrait passer en bio. Eux n’étaient pas forcément opposés. Mais le système, lui, l’était. Nous avions construit une porcherie industrielle avec un emprunt sur trente-cinq ans auprès du Crédit Agricole. Il fallait rembourser, coûte que coûte. Cette porcherie, son fonctionnement, le lisier à épandre, toute l’organisation de la ferme nous enfermait dans un modèle qui n’était pas compatible avec le bio. Alors nous avons changé autrement. Nous ne sommes pas devenus bio, mais nous avons commencé à travailler complètement différemment. Peu à peu, nous avons réussi à nous passer totalement d’insecticides. Nous avons réduit les fongicides des deux tiers, les herbicides de 80 %, et les engrais chimiques de façon spectaculaire : nous sommes passés de 700 kilos d’engrais à l’hectare avant 1984 à 60 kilos l’année de ma retraite. Et pourtant, nous gardions les mêmes rendements que nos voisins. Cela veut bien dire qu’un autre chemin était possible.
Pourtant, pendant longtemps, j’ai presque rien dit. Il m’a fallu des années avant de trouver la force de témoigner. La première fois, c’était en 2008. Alors, ça s’est passé dans un village des monts du Lyonnais, c’était au moment de la sortie du livre Pesticides. Révélations sur un scandale français, de Fabrice Nicolino et François Veillerette. Le maire des monts du Lyonnais — qui est principalement un village d’arboriculture, il y avait beaucoup d’arbres fruitiers dans ce village-là — avait lu ce livre et il avait demandé à François Veillerette de venir faire une réunion publique devant les paysans et les paysannes de sa commune.
À ce moment-là, la FNSEA et la Chambre d’agriculture du Rhône, ayant appris la tenue de cette réunion, ont téléphoné au maire en lui disant : « On ne laissera pas tenir la réunion. ». Donc, à partir de ce moment-là, le maire, très intelligemment, il a dit : « Écoutez, on va essayer de trouver un compromis. On va partager la réunion en trois parties. La première partie, c’est : vous faites venir qui vous voulez de 14 h à 15 h. De 15 h à 16 h, ça sera François Veillerette qui interviendra. »
Et puis, pour la conclusion, il leur dit : « Je connais un paysan qui n’est pas passé en bio, mais qui a mis toute une stratégie sur sa ferme pour améliorer les choses. » Parce que si j’avais été en bio, je pense qu’ils n’auraient pas accepté.
Quelque part, ça leur a plu. C’est bizarre, des fois, suivant les mots qu’on emploie, ça peut passer.
Ils ont fait venir, eux, en première partie, une dame de l’UIPP. L’UIPP, c’est… enfin, ça a changé de nom depuis, mais grosso modo, c’est le syndicat des produits chimiques. Chaque intervention des trois durait trois quarts d’heure, plus un quart d’heure de questions. Donc, pendant son intervention, elle nous a dit que les pesticides, aujourd’hui — et ça, c’était en 2008 — étaient tellement bien testés qu’on pourrait pratiquement les boire. Moi, j’étais hors de moi quand j’entendais ça, mais à ce moment-là, je n’avais pas le droit d’intervenir. Ça, c’était le deal.
Je me suis dit que François Veillerette, qui passait après, allait remettre les pendules à l’heure. Sauf qu’il est venu avec son PowerPoint de pointe, il a fait une conférence super, mais il n’est absolument pas revenu sur ce qui avait été dit précédemment. Et ça, ça m’a beaucoup chagriné. Et puis après, c’était à moi. Alors moi, j’ai commencé à expliquer comment j’avais travaillé, comment j’avais réduit mes pesticides, comment j’avais réduit mes engrais, et notamment comment j’avais travaillé avec des mésanges bleues, etc. Et puis, au bout d’un moment, je ne tenais plus, je me suis mis à trembler en me disant : tu ne vas quand même pas passer toute la conférence sans revenir sur ce qu’elle a dit. À un moment donné, j’ai été obligé de m’arrêter. Je n’arrivais plus à parler, je tremblais, je n’arrivais plus à parler parce que j’étais persuadé que si je disais ce qui m’était arrivé, j’allais avoir des colibets, des rires en coin, des choses comme ça. Et en fait, contrairement à ce que je pensais — complètement idiot, mais des fois on ne sait pas pourquoi on pense ça — il ne s’est rien passé de tout ça. Mais dire qu’on a perdu sa virilité, ce n’est pas évident, c’est quelque chose de très intime.
Dans la salle, il y a eu un silence. Un vrai silence. Personne n’a rigolé. Personne n’a ironisé. Pour la première fois de ma vie, j’ai eu le sentiment d’être reconnu comme une victime, et pas comme quelqu’un qui exagère. À la fin de la réunion, pendant le verre de l’amitié, un jeune agriculteur, qui n’avait même pas quarante ans, est venu me prendre par le bras. Il m’a emmené un peu à l’écart, et puis il m’a regardé bien dans les yeux et m’a dit : « Ce qui t’est arrivé, t’es pas le seul. » Cette phrase, je ne l’ai jamais oubliée. C’est à partir de ce moment-là que j’ai décidé de ne plus me taire.
Parce que parfois, une seule phrase suffit à faire tomber des années de silence. Parce que parfois, une parole partagée devient une lumière pour d’autres vies encore plongées dans l’ombre.
Alors j’ai décidé d’écrire. J’ai déposé mon histoire, mes combats, mes doutes et mes renaissances dans un livre : Le berger des mésanges bleues, publié aux éditions Héraclite.
On y retrouve ce chemin singulier, fait de blessures et d’espérance, mais aussi cette conviction profonde : qu’un autre rapport à la terre, et à la vie, est possible.
Et si ces mots résonnent en vous, alors sachez que ce livre vous attend, simplement, dans toutes les librairies.
Comme une main tendue.
Gérard Boinon