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Dossier pesticides

Agent orange au Vietnam : la destruction de la terre comme arme du colonialisme chimique

Date de publication

L’agent orange est un herbicide utilisé comme arme chimique durant la guerre au Vietnam par l’armée des États-Unis dans les années 70. Épandu sur des milliers d’hectares et faisant près de 3 millions de victimes, il illustre un cas emblématique de colonialisme chimique. 50 ans après la fin de la guerre, il reste encore aujourd’hui un enjeu de santé environnementale important et résonne avec d’autres combats pour la reconnaissance et la réparation des victimes de territoires anciennement colonisés.


En février 2026, sur une vidéo relayée par Greensoutherners – une ONG environnementale libanaise – un avion traverse une zone forestière en larguant une mystérieuse substance blanche. Cette scène se déroule au sud du Liban, où l’armée israélienne s’est employée à déverser du glyphosate dans des quantités « entre 20 et 30 fois supérieures aux niveaux habituellement admis » selon les autorités libanaises, après des tests de sol. L’objectif ? La stérilisation programmée des terres par défoliation massive, empêchant la culture par les populations et leur autosuffisance alimentaire pour des mois voire années à venir.

Le glyphosate au Liban, l’agent orange au Vietnam

L’image de cet avion déversant une substance blanche n’est pas sans rappeler l’opération Ranch Hand (traduction d’ouvrier agricole) qui s’est déroulée durant la guerre au Vietnam (1955-1975). À l’époque, l’armée des États-Unis, mise en difficulté par les résistant·es vietnamien·nes qui se cachaient dans la jungle, a ordonné une opération militaire de défoliation massive. Avec la complicité des firmes agrochimiques (Monsanto, Hercules, Dow Chemical), ce sont près de 80 millions de litres d’herbicides qui ont été épandus par voie aérienne entre 1961 et 1971 dans la jungle du sud Vietnam. Ces substances sont le fruit des « progrès » de l’ingénierie chimique qui ont donné lieu aux herbicides « arc-en-ciel » : l’agent pourpre, bleu, vert, rose et enfin le plus toxique de tous à partir de 1965, l’agent orange. Les firmes ont alors trouvé la combinaison idéale pour produire une substance qui soit la plus mortifère et la plus rentable. Un poison industrialisé à grande échelle et dont la toxicité était telle qu’elle était signalée par un bandeau orange autour du baril, d’où sa dénomination d’agent orange. La dioxine, sa principale composante chimique, est la source des crimes environnementaux et sanitaires commis par l’impérialisme américain.

Sa structuration stable lui permet de persister dans les terres et dans les corps, se transmettant de génération en génération. Elle parcourt ainsi les terres, les eaux et le long de la chaîne alimentaire, empoisonnant l’ensemble des cultures paysannes vietnamiennes. Des ananas difformes et impropres à la consommation jaillissent des sols, de nombreuses espèces animales et végétales sont durement impactées comme la mangrove, ou encore le rhinocéros de Java que des scientifiques ont cru totalement disparu. Comble de l’ironie, des hautes herbes « américaines » sont apparues, venant empêcher toute autre forme de végétation locale. Sur la santé humaine, elle induit une dizaine de maladies reconnues par le gouvernement des États-Unis et entraîne d’importantes malformations pour les nouveaux-nés. L’empoisonnement programmé des terres s’accompagne d’une amputation des corps sur le temps long. Aujourd’hui, nous en sommes à la 4ème génération de victimes.

Un usage dévoyé des herbicides : un cas de colonialisme chimique

Cet usage massif d’herbicides à des fins mortifères est un cas manifeste de colonialisme chimique, concept emprunté à la géographe et réfugiée politique Larissa Bombardi1. Il s’agissait d’affamer, d’assoiffer, d’empêcher l’autonomie alimentaire par les cultures paysannes et de détruire la couverture végétale qui compromettait l’avancée impérialiste… La dévastation des terres par l’empoisonnement généralisé est une alternative aux armes conventionnelles. C’est par ailleurs cet usage dévoyé des herbicides agricoles transformés en armes chimiques qui a conduit à théoriser pour la première fois la notion d’écocide. Le biologiste Arthur Galston, recruté par le gouvernement des États-Unis pour, soi-disant, fournir un herbicide dans le but d’éradiquer la famine, a sans le savoir fourni un produit employé à des fins militaires. C’est lors d’une conférence sur l’écologie et la guerre qu’il emploiera le terme d’écocide pour y dénoncer cette stratégie.

Le colonialisme chimique repose sur une vision raciste de l’humanité en hiérarchisant les vies qui méritent d’être protégées ou réparées. Larissa Bombardi illustre ce concept à l’endroit d’une faille réglementaire dans la législation qui permet à des pays européens de produire des pesticides interdits d’usage dans l’UE en raison de leur toxicité, tout en autorisant leur exportation, vers l’Inde ou le Brésil notamment. Ce deux-poids-deux-mesures a été visibilisé et dénoncé en novembre 2025 lors d’une action de blocage devant une usine de BASF en Normandie par plusieurs collectifs qui ont repris cette notion de colonialisme chimique (Les Soulèvements de la Terre, la Via Campesina, Les Faucheurs Volontaires, Cancer Colère, le Collectif de Soutien aux Victimes des Pesticides de l’Ouest et la Confédération Paysanne). Du fipronil, interdit en France depuis 2004 mais produit pour être légalement exporté vers le Brésil, a été retrouvé dans les entrepôts. Les corps des paysans brésiliens ne sont donc pas égaux en droits à ceux des paysans européens. 

Dans le cas de la guerre menée au Vietnam, ce double standard s’exprime par la reconnaissance différenciée des victimes de l’agent orange. Durant les années 80, des vétérans américains ayant activement participé à la guerre au Vietnam ont pu obtenir des indemnités de la part des firmes agrochimiques impliquées dans la fabrication de l’agent orange, victimes de leur propre poison : près de 180 millions de dollars ont ainsi été déboursés. De l’autre côté, aucune réparation pour les victimes vietnamiennes qui ont échoué à se faire entendre devant les tribunaux. Seule Tran To Nga, victime franco-vietnamienne et ancienne journaliste de 84 ans, mène le combat de sa vie en France avec une chance d’obtenir réparation contre 14 firmes comme Monsanto, Dow Chemicals, ou Hercules ayant produit ou commercialisé l’agent orange. Déboutée en première instance (2021) et en seconde instance (2024), son procès se poursuit devant la Cour de Cassation et aura lieu le 16 juin 2026 à Paris.

Perspectives politiques : justice, réparation, dépollution

D’autres cas historiques s’intègrent dans le champ du colonialisme chimique comme l’usage du chlordécone en Martinique et en Guadeloupe pour la monoculture dans les bananeraies (interdit dans l’hexagone en 1973 mais utilisé dans les Antilles jusque dans les années 90) ou les essais nucléaires en Algérie et en Polynésie. Le colonialisme chimique s’exprime sur fond de racisme environnemental. Le constat est le même : les vies des personnes non-blanches sont sacrifiables, leur terre est une ressource à exploiter ou un laboratoire d’expérimentation au profit du complexe militaro-industriel.

Aujourd’hui, différents collectifs de soutien aux victimes s’organisent pour briser le silence et faire entendre la voix de celles et ceux qui restent ou qui sont partis : le COAADEP pour les ouvrier.es agricoles victimes du chlordécone, le collectif Vietnam-Dioxine pour celles de l’agent orange, Moruroa e tatou pour celles des essais nucléaires en Polynésie. Plusieurs de leurs revendications convergent : la reconnaissance des victimes, leur accompagnement dans les parcours de soins communautaires, la réparation physique et mentale, ou encore la dépollution des terres contaminées pour plusieurs décennies, voire plusieurs siècles. Et surtout, la reconnaissance de la responsabilité des puissances coloniales et de leurs alliés dans ces traumatismes des corps, des esprits et des écosystèmes. C’est par ces trois points que cheminera un début de reconstruction.